boris vian, Pierre Laurent Brenot, écrits pornographiques

Ici il s'agit de “Écrits pornographiques”, ou tout du moins d'un extrait, les “ayants-droit” étant très chatouilleux sur les questions de... “droits”.
On connaît Boris Vian auteur, chanteur, musicien, poète, pataphysicien... voici une autre facette un peu moins connue : rhéteur ! C'était en effet une conférence donnée par l'auteur : “Nécessité d'un érotisme littéraire” ; nous étions le lundi 14 juin 1948 au Club Saint-James, à Paris.


Voici l'extrait :

[...]
Nous nous trouvons donc devant un ouvrage érotique. Disons un roman et supposons-le écrit dans un style acceptable.
Quel est le propos de tout auteur de roman ?
Distraire le public ? peut-être.
Intéresser le public ?
Gagner de l'argent ?
Peut-être aussi, mais pour cela, il n'y a qu'un moyen : intéresser le public.
Devenir célèbre ? Rester immortel ? Se faire un nom ? Toujours le même problème, que l'on intéresse les gens maintenant ou dans cent ans, il faut intéresser des gens...
Entrer à l'Académie ? Porter l'habit vert ? Non... Ça, ça n'a pas grand rapport avec la littérature ; j'excepte M. Émile Henriot, parce que je l'aime bien.
Disons-le franchement. On écrit pour soi, naturellement ; mais on écrit surtout pour réaliser un asservissement temporaire du lecteur, auquel celui-ci se prête toujours dès l'instant qu'il ouvre le livre, et qu'il appartient à l'auteur de mener à sa fin par le moyen de son art.
Évidemment, les moyens varient. C'est ce qui fait que l'on distingue communément la bonne littérature de la mauvaise...
Et puis les lecteurs varient aussi... C'est ce qui fait qu'il y a beaucoup plus de mauvaise littérature que de bonne.
Cet asservissement du lecteur n'a rien d'une dictature : l'opposition est libre. Le rôle de l'écrivain est bien ingrat, d'ailleurs : car le lecteur peut à tout instant fermer le livre et le flanquer dans la poubelle, ce que l'écrivain ne peut pas lui rendre avec usure. L'écrivain est dans la situation d'un muet pieds et poings liés qui ferait marcher un phonographe en poussant la manivelle avec son nez ; (libre à vous d'ailleurs d'imaginer des situations plus cornéliennes encore ; aucune ne sera exacte car en réalité l'écrivain est dans la situation d'écrivain et le lecteur dans celle de lecteur ; c'est tout ce qu'on devrait en dire ; mais il faut compliquer un peu les choses, sans quoi les conférences perdraient leurs raisons d'être). Il n'en reste pas moins que l'écrivain tentera et doit tenter d'attacher son lecteur par les moyens de son ressort ; et l'un des plus efficaces est celui, sans aucun doute, de produire sur lui une impression physique, de lui faire éprouver une émotion d'ordre physique ; car il paraît évident que lorsqu'on est engagé physiquement dans une lecture, on s'en détache plus difficilement que s'il s'agit d'une spéculation purement immatérielle à laquelle on ne prend part que distraitement, et du bout du cerveau.
Inutile d'ajouter qu'on doit s'efforcer lorsqu'on veut mériter le titre d'écrivain actif, d'exercer un genre d'effets variés, agréables ou désagréables : faire rire le lecteur, le faire pleurer, l'inquiéter, l'exciter, mais toujours matériellement : j'entends que l'émotion doit avoir des résultats contrôlables et que si l'on pleure par exemple, on doit répandre de vraies larmes. Il est extrêmement décevant de chercher à produire un certain genre d'émotions négatives : lorsque l'on cherche en particulier à plonger la malheureuse victime dans un état de gêne, on s'expose à lui voir fermer le livre à la cinquantième page, avec une crise de foie. Je ne dis pas certes que les sensations les plus violentes et les plus positives soient les plus intéressantes ; et d'ailleurs les plus violentes pour certains ne correspondent chez d'autres qu'à des excitations minima : le tout est de choisir.
[...]

-Boris Vian-