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“Les tontons flingueurs”, vous connaissez ?... et “Grisbi or not grisbi” ? peut-être que non. C'est le roman policier qui a servit pour le scénario du film ! Un roman d'Albert Simonin, avec de l'argot dedans... et malheureusement un éditeur feignant qui s'en tape le coquillard en ne rééditant pas l'ouvrage.
devant faire diligence à la loi, je ne peux que vous proposer le premier chapitre du livre... et pour le reste, j'ai trouvé un lien sur le moteur de recherche le plus célèbre. Ce lien vous permettra de télécharger le livre en pdf.
Bon dimanche... sous vos applaudissements.


GRISBI OR NOT GRISBI

CHAPITRE PREMIER

En amorçant la descente vers Bicêtre, j’ai levé le pied, pas mécontent. À ma vue, les lueurs de la place d’Italie scintillaient déjà.
De 120, l’aiguille du compteur a décliné vers les allures honnêtes, pour se fixer à 80, vitesse qui peut à quatre plombes du mat’ s’admettre chez un homme pressé, et risque rarement d’induire le motard désœuvré en tentation de courette.
Sous l’effet de ce brusque ralentissement, un grand flou m’envahissait soudain le cigare. Silencieuses et désertes, les avenues et les rues défilaient, semblables sous la lueur oblique des lampadaires au décor d’un théâtre déserté par sa troupe, et où je n’avais quant à moi strictement rien à foutre !
J’allais machinalement, poussé par la force acquise, soutenu par le ronronnement du moteur, enfilant l’une après l’autre les voies qui menaient vers Montmartre. Au bas du boulevard Raspail, l’envie de braquer à gauche m’a démangé les pognes. À pas trois kilomètres de là, dans Neuilly, ma crèche m’attendait, confortable, avec les tentations du paddock moelleux, de la douche tiède, du gorgeon frais. J’ai résisté.
M’être farci huit cents bornes en pleine nuit, sans débrider, pour maintenant m’affaler connement au poteau, j’aurais trouvé ça branque.
Emanant du gros Pierrot qui n’écrivait jamais, le télégramme pouvait pas concerner des broutilles. Je l’avais, mot à mot, gravé dans le chou.

Rentre sans retard, dès reçu message. Te le demande en amitié. T’attends au Campico. Extrême urgence.

Connaissant plus de vices et de courage au Gros que d’instruction, je le soupçonnais d’avoir un brin transpiré de la coiffe pour rédiger ce texte ; mais je n’en pénétrais pas le sens pour autant.
J’avais bien tenté au cours de la nuit, pour rompre la monotonie du voyage, de deviner les raisons de cet appel ; franchement je voyais pas. Je l’avais quitté un mois plus tôt en pleine forme, mon pote ; bourré d’oseille et pétant de santé, bien retiré des affaires, cette fois, en plus.
D’où pouvait lui venir la vape ?
Parce qu’il faut le dire, même de la classe du Gros, les hommes, c’est toujours dans les vapes qu’ils appellent les amis à l’aide.
Passé la Trinité, en attaquant la pente de Pigalle, la torpeur qui m’accablait s’est soudainement dissipée. Des réminiscences devaient jouer.
J’avais tant de fois abordé ce quartier, sachant qu’on m’y voulait du mal, qu’instinctivement, dans les zones sombres, mon regard inspectait de biais les encoignures de portes, non sans inventorier aussi au vol les voitures rangées au trottoir.
Brusquement, ça a été l’éblouissement de la rue Fontaine où les enseignes des taules flamboyaient encore dans la nuit déserte, puis le boyau obscur de la rue Duperré, avec la place Pigalle rougeoyante tout au bout comme un feu d’artifice figé. J’étais enfin rendu.
Salué au passage par les appels des putes, décarrées en mon honneur des porches des hôtels, j’arrivais au ralenti, cherchant une place où cloquer ma Vedette. On me chérissait dans le coin, à ce que j’entendais, et il y avait de la volupté de choix en perspective pour mézigue, si je voulais les croire, ces sirènes !
J’ai enfin trouvé un trou, à pas vingt mètres du Campico. Magiquement, de l’ombre, le chasseur a surgi pour guider ma manœuvre, d’une voix étonnamment claire qui perçait la nuit comme une crécelle.
Si j’en jugeais par lés deux charrettes entre lesquelles je m’insérais, il devait y avoir du linge dans cette taule, du navdu d’outre-Atlantique plein à craquer. J’osais à peine en approcher mes pare‑chocs, de cette Packard rose bonbon longue comme un torpilleur qui se trouvait devant moi.
J’ai enfin coupé le contact. La vibration du s’interrompant brusquement me causait une sensation de soûlerie légère. Précautionneusement, je m’aventurais à terre. Sous moi, mes jambes ankylosées cotonnaient.
Me voyant me fouiller, le chasseur s’était avancé pour palper son bouquet. Le premier biffeton cueilli au hasard dans ma vague a été le bon. Ça se trouvait être vingt‑cinq cigues. Je le lui ai donné.
— On m’appelle Fred... Freddy.
L’intonation tendre me l’a fait dévisager un instant.
Ce n’était pas le mouflet que sa petite taille aurait pu faire supposer ; simplement une bonne pédale dans la trentaine, la poire parcheminée par son vice, qui me couvait affectueusement du regard.
Tout le monde voulait mon bonheur, cette nuit‑là !

N’apercevant Pierrot à aucune des tables qui encadraient la piste du Campico, je me dirigeai vers le bar.
Alignées en rangs d’oignons sur leurs banquettes de velours rouge, les six taxi‑girls de la cabane me regardaient m’avancer, joyeuses, mais trop éloignées encore pour comprendre qu’elles confondaient ; que « Monsieur Le Bon », l’envoyé de la providence, c’était pas mézigue !
De son rade, Henri, le premier barman, qui connaissait son monde, a retapissé ma frime à dix mètres. M’invitant du regard à approcher, il secouait gaîment à deux mains son shaker par-dessus sa tête en signe de bon accueil, les lèvres pincées par le demi‑sourire vicelard qu’il réservait aux vieilles connaissances.
Il paraissait satisfait de me revoir, Henri, et je ne pouvais pas prétendre la même chose de tout le monde à ce bar. La môme Suzy, la capitaine des taxi‑girls, par exemple, venait de tourner le dos bien grossièrement à mon approche. Plutôt qu’une coïncidence, sa façon de pivoter sur les talons alors que je m’apportais, puis de se tirer vers l’office sans me voir, faisait davantage penser au coup du mépris qu’à une distraction. Pas heureux de cet impair, comme on le pense, je longeai le comptoir, serrant des pognes.
Y avait du fripon de choix dans le coin, ce soir, de l’homme à pédigrée : Tintin la Broque, Petit Paul, Loulou d’Arras, Bébé, pour ne citer que les têtes d’affiche. À mon bonjour, tous répondaient :
— Salut Max !
En francs potes, bien sûr, et il n’y avait de raison contre chez personne, mais aucun n’enchaînait, aucun ne risquait le plus petit vanne qui puisse servir d’amorce à la jactance.
Brusquement, il me semblait curieux, ce bar. Moins animé que de coutume, je trouvais soudain. Bien que tous les tabourets fussent occupés, chacun semblait picoler en suisse, et personne ne parlait à personne. Pourtant ces Jules, et le plus surprenant était qu’il ne se trouvait aucune greluche à pinter en leur compagnie, se connaissaient pour la plupart depuis un bail !
En y regardant de plus près, je pouvais même remarquer que chacun prenait grand soin d’éviter le regard de son voisin.
Franchement déconcerté j’allais, progressant par saccades, les flonflons de la valse anglaise qu’exécutait l’orchestre rythmant ma marche.
Du Gros, toujours pas trace.
Brusquement, les tubes luminescents du bar se sont éteints. Je devais maintenant écarquiller les châsses pour détailler, à la lueur sourde des veilleuses bleutées, les frimes des derniers occupants du rade.
C’est comme ça, comme une vraie pomme, que je suis tombé sur les représentants de la Maison Parapluie !
Pépèrement embusqués dans l’angle mort du comptoir, ils se divertissaient sans retenue de ma surprise, les rapers.
Paulvié, le commissaire, surtout, se fendait la pêche, imité plus discrètement par Varin, l’inspecteur principal, son sous‑verge, qu’un sens rigide de la hiérarchie empêchait de manifester trop bruyamment sa jubilation.
— Manquait plus que toi !
Cette fine allusion du commissaire à la brochette d’arcans qui garnissait déjà le bar, je l’aimais pas trop. Elle me semblait nettement marquer que ces deux condés ne se trouvaient pas là uniquement comme ça leur arrivait chaque soir dans la majorité des taules de Montmartre, en nourrissons dégustateurs, mais plutôt en vertu de leur médaille, ce qui changeait tout.
En conséquence, faut le dire, sa manière au nardu d’engager la conversation dans cette atmosphère d’épidémie, sa façon d’essayer de m’amorcer à la bonhomie, reniflait beaucoup trop le prélude au sondage, pour mon goût.
Je parle de mon goût personnel uniquement, parce qu’en ce qui concerne les gonzes que la glace me montrait en enfilade, pétrifiés devant leurs guindals, ils restaient indifférents à tout, au point qu’on pouvait se demander s’ils ne s’entraînaient pas des fois à figurer dans la Belle au Bois Dormant pour le compte du musée Grévin.
Henri, à qui rien n’échappait, m’a pas lâché dans ce coup. De sa voix joliment éraillée par vingt années de veilles, aggravées d’hectolitres de sirops divers, je l’ai entendu claironner dans mon dos : « Le scotch de monsieur Max » tout en désignant le verre qu’il posait à l’autre bout du comptoir, où, bonne pince ! un mec venait tout juste de libérer son tabouret.
Ce scotch bien dosé, j’en lampai les premières gorgées voluptueusement, placardé de première pour jouir à distance de la déconvenue de Paulvié et de son sous‑fifre qui, brutalement privés de ma compagnie, avaient effacé leur sourire.
Mi‑sérieux, mi‑joice, Henri s’approchait.
— Bien joué, je lui ai fait, en remerciement... T’as pas vu le Gros, ce soir, on avait rencart ici.
— T’es attendu en haut... Tarde pas... Le Mexicain est là !
Il m’avait envoyé ce duce à voix basse, mais d’assez près pour que je sois certain de l’avoir bien compris. Pourtant, un sérieux doute persistait dans ma tronche.
Fernand le Mexicain à Paris, en plein coeur de Montmartre, ça me semblait monumental.
Estimant sans doute en avoir assez dit, Henri se tirait, clignant des yeux, et affirmant de la tète. Voyant que j’entravais réellement rien, il est revenu, s’est encore une fois penché sur moi, et je l’ai entendu répéter :
— Le Mexicain est revenu.
Mon godet, je l’ai laissé là...
Les nouvelles surprenantes, c’est pareil que les coups faute de vous sonner d’entrée jusqu’à abolir vos réflexes, elles réveillent aussi sec en vous toute une série de facultés sommeillantes. Pour moi, c’était du côté de la vue qu’avait lieu l’embellie. Avec une rapidité incroyable, tandis que je me hâtais vers l’escalier, mes châsses enregistraient une quantité de détails qui m’avaient en entrant échappé. Trop absorbé par la recherche du Gros dans la salle, le genre insolite des quatre gonzes plantés debout en quinconce, à proximité de la lourde, le bada à la main, m’avait pas mis en éveil. Pourtant leurs trench-coats « tout temps » passés sur des torses façon rugbymen, pouvaient tromper personne. Crainte de s’ennuyer, sans doute, papa Paulvié avait amené son petit monde avec lui, et cette mobilisation ne présageait rien d’heureux.
Au bas de l’escalier, Charly Bouillon‑Gras, qui semblait faire le serre, m’a accueilli. Y avait bien cinq ans au moins que je n’avais pas vu sa bouille écarlate. Sans paumer de temps en politesse, il m’a fait :
— Grimpe vite... on t’espère depuis des heures.
Quatre à quatre, j’ai enquillé les marches.
Sur le palier, devant la lourde bouclée, la mine aussi engageante que deux bouledogues, se tenaient Jo le Borgne et Félix, deux barbeaux presque centenaires. En me reconnaissant, tout de suite ils ont rengraci. Félix a frappé à la porte.
— C’est Max qu’arrive, il a prévenu.
Aussi sec, la porte s’est ouverte.
Les lieux où on a pas remis les pinceaux depuis longtemps nous apparaissent régulièrement plus étriqués que dans le souvenir qu’on en gardait.
Peut‑être la fumée dense qui obscurcissait l’atmosphère, les bouteilles, les assiettes et les godets épars sur les meubles de ce salon aidaient-ils à renforcer cette impression d’exiguïté. Elle ne pouvait en tout cas provenir de la dizaine de types assis ou debout que je trouvais là. En d’autres temps, alors qu’on y roulait la passe des nuits et des jours sans dételer, cette pièce avait contenu beaucoup plus de trèpe.
J’ai pu saluer personne. D’auto, Pierrot m’avait croché par le bras et m’entraînait vers le fond m’incendiant :
— Qu’est‑ce que t’as foutu ? Je croyais que t’arriverais trop tard !
Après le rallye que je venais de m’offrir, je trouvais le vanne sévère. J’ai pas eu le temps de le dire. Déjà, de son doigt boudiné, Pierrot heurtait à la porte de la chambre.
— Voilà Max, il a annoncé.
Du fond de la chambre, un peu amortie par la distance, une voix a graillonné :
— Qu’il vienne !
Une voix qu’on ne pouvait, nous autres les anciens du mitan, confondre avec aucune autre. Y avait pas à douter, Fernand le Mexicain, vingt berges de dur par contumace et cent briques au soleil, était bien là.
Là, et pas beau à voir, adossé à ses oreillers, dans son pyjama de soie verte qui lui godaillait de partout sur le corps et dont les reflets lui blêmissaient encore le teint.
De saisissement, j’avais marqué un temps d’arrêt sur le seuil. Derrière nous, la porte s’était refermée. À mon côté, je le sentais, Pierrot me gaffait de biais.
— Salut, voyou !
De la main, pour économiser son souffle, Fernand me demandait d’avancer. Brusquement, devant cette main décharnée tendue vers moi, en prolongement de l’avant‑bras où les muscles jouaient sous la peau flasque et grise comme des ficelles, l’envie me prenait d’être ailleurs.
— Salut, Fernand, j’ai réussi à articuler en m’avançant, puis, connement, pour éviter que ma voix ne se casse, j’ai ajouté :
—Qu’est‑ce que tu fous dans le coin ?
— Je suis revenu canner ici !
Dans ma main, j’avais sa pogne sèche et glacée au Fernand, et voulant savoir s’il croyait vraiment à sa mort ou s’il vannait seulement, je cherchais à saisir son regard, brillant au fond des orbites où les châsses avaient pris un curieux recul.
Ason annonce, personne avait réagi.
Impavide, les yeux fixés sur son chrono, le toubib qui n’avait, semble‑t‑il, même pas remarqué mon entrée, continuait de contrôler le pouls du Mexicain. Pierrot mouftait pas !
Tout le monde semblait d’accord.
Sans brusquerie, Fernand a retiré son poignet d’entre les doigts du médecin, puis a gaffé, ce mec, bien en face avant de dire :
— La dernière, docteur... Et une bonne ! J’ai encore besoin de parler avec mes amis.
Je l’ai bien vu, ce toubib, et c’était le brave homme sûr, charger sa seringue le dos tourné à Fernand. De deux ampoules qu’il s’est garni, des mastards : un régal pour une dizaine de camés au moins... Et la piquoûse, il la lui a balancée dans la cuisse, à l’arrière, de façon qu’il ne puisse pas se rendre compte, notre pote, que c’était l’absolution qui lui venait.
Ça été magnifique, comme rambin. Pas vingt secondes plus tard, il s’était radossé tout seul à ses oreillers et peut‑être parce que je commençais à me faire à son nouvel aspect, je le trouvais soudain requinqué, Fernand.
Discrètement, le toubib commençait à replier sa trousse.
— Je crois bien qu’on a plus rien à faire ensemble, a dit Fernand.
Sous son traversin, il cherchait quelque chose. Le Gros, qui s’avançait pour l’aider, est venu trop tard. D’un paquet de talbins en vrac, le Mexicain a tiré une liasse de billets de dix mille.
— Tenez docteur... et je vous remercie bien de tout ce que vous avez fait.
Il redevenait vif tout à coup, notre vieux pote, mais pas assez encore pour qu’échappe à ma vue la crosse du flingue, posé près des biffetons, presque sous sa tête, et d’un calibre sérieux ; tel qu’il les avait d’ailleurs toujours aimés, le Mexicain.
Le toubib tiré, Fernand venait d’allumer une cigarette qu’il tétait à petites goulées prudentes, tout en réfléchissant. Le Gros et moi restions silencieux, attendant qu’il jacte.
— Explique à Max ce que je voudrais...
Ménager de ses forces, le Mexicain n’en disait pas plus. Le Gros a dû se décider.
— C’est rapport à ses deux parties, que Fernand est inquiet... Le reste de son pognon et le Campico, il l’a légué à Loulou, chez le notaire, mais pour sa roulette de la rue de Courcelles et la partie de la péniche, qui voient le jour ni l’une, ni l’autre, il se fait du mouron...
Estimant sans doute que Pierrot s’expliquait mal, Fernand, le coupant poursuivait :
— Les gonzesses, tu les connais, Max, c’est des vrais enfants en vieillissant... Loulou pareille que les autres. Quand je vais plus être là, un Jules qui lui plaise n’a qu’à passer, et elle va se faire secouer son blé en moins de rien... Ce que je voudrais pour la péniche et la roulette qui sont des affaires sûres et de bon rapport, c’est vous les céder… au bidon !... Vous garderiez un tiers du velours pour votre peine et le reste, vous le fileriez à Loulou.
De jacter si longtemps avait épuisé son souffle. Dans ses yeux, je lisais qu’il tenait la suite de sa phrase prête, mais qu’il me fallait patienter un peu pour l’entendre. Quelques secondes ont passé avant qu’il reprenne :
— Ça lui ferait comme une petite rente, à la môme... et avec vous, je suis sûr qu’elle pourra pas vendre... Qu’elle pourra pas se raidir bêtement, sur un coup de béguin pour gâter un voyou !
Mourir, Fernand voulait bien, et c’était déjà de l’embarras de moins pour nous, ses amis. Y avait seulement que la pensée de son grisbi allant à un mac qu’il trouvait intolérable !
Le Gros me regardait, cherchant à deviner ce que je pensais de cette proposition. À la façon express dont il m’avait fait rabattre pour l’entendre, je devais tenir pour certain qu’elle l’enchantait, lui. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, gérant de deux sirops clandestins et tuteur d’une tigresse de cinquante et des piges, ça me semblait pas la gâche rêvée.
— Y a qu’en vous deux que je puisse avoir confiance, a encore ajouté Fernand, d’une voix tout à coup fluette.
Au ton de sa phrase, à son regard semblable à celui d’un mouflet rêvant d’un plaisir, j’ai molli.
— Compte sur nous, j’ai fait.
Comme si les mots refusaient de se former sur ses lèvres, Fernand s’est repris à deux fois pour remercier. Puis, il a dit à Pierrot :
— Fais entrer les autres... que je leur annonce.

Loulou a enquillé la première. Derrière elle, venaient les Volfoni, Paul et Raoul, deux frangins, puis un gonze que j’avais encore jamais vu, tout de noir sapé, le teint café au lait, avec au travers de la joue droite une sévère balafre. Ensuite est entré Pascal, garde du corps chez Fernand depuis cinq piges, que suivait maître Hervé son avocat. Puis sont apparus Arthur le Bombé, René de Nanterre, et Félix la Perruque, qui a refermé la lourde derrière tout le monde.
Glissant l’un après l’autre en silence sur leurs pompes, sous le regard attentif de Fernand, ils s’étaient rangés en demi‑cercle face au lit. Seule Loulou, d’un trait, avait gagné la tête du lit et se tenait près de son homme, les yeux un peu rougis malgré le maquillage qu’elle venait sûrement de refaire pour que ça paraisse pas.
S’arc‑boutant sur les poignets, le Mexicain s’était dressé et, le torse un peu penché, nous regardait, pareil avec son cou maigre et ses yeux brillants à un gros oiseau qui aurait ressemblé au Fernand que nous avions connu vingt ans plus tôt, pétardier et méchant.
— Ecoutez tous, il a fait, ma partie de la péniche, et puis celle de la rue de Courcelles, je viens de les céder à Max et à Pierrot... ici présents !
Soucieux sans doute de contrôler l’effet produit par ses paroles, Fernand s’était mis à fixer au visage l’un après l’autre les hommes, qui le fixaient aussi avec des expressions différentes, et dont certaines ne devaient pas lui convenir, au Mexicain, pour qu’il ajoute :
— J’entends que tout le monde respecte mes successeurs, comme on m’a toujours respecté moi‑même...
— Tu m’avais promis de m’en parler en premier, Fernand !
Raoul Volfoni, le plus volumineux des deux frangins, venait de s’avancer de deux pas vers le lit, faisant dans le silence geindre le parquet sous son poids.
Pour le regarder plus commodément, Fernand s’était laissé aller en arrière sur ses oreillers, la main glissée tout à fait par hasard sous le traversin.
Je devais être le seul à le comprendre, mais tout ça me semblait aller tout droit chez Malva.
Paul Volfoni, qui avait aussi sans doute un peu de flair, a posé la main sur le bras de son frère :
— Laisse, il a fait.
Une lueur de gaîté, la première que je lui voyais depuis que nous étions entrés dans cette chambre avec Pierrot, vrillait dans les châsses du Mexicain. Peut‑être le contact amical du flingue qu’il devait tenir à pleine paume la faisait‑elle naître cette joie, ou encore le spectacle de la colère contenue de Raoul, que ses oreilles empourprées trahissaient, et qui, boudiné dans son smoking prenait l’air d’une caricature d’hippopotame.
— J’ai préféré faire comme ça !
Pour cracher sa courte phrase, Fernand avait dû peiner. Maintenant, les yeux mi‑clos, sa poitrine amaigrie battant sous le pyjama, il luttait pour retrouver son souffle, tout seul déjà, puisque chacun de nous, gêné, détournait le regard.
— Max !... ouvre la fenêtre.
Les yeux à nouveau luisants, il s’offrait un petit sursis.
— Tu veux de l’air, Fernand, j’ai demandé, faisant jouer l’espagnolette.
— Ouvre aussi les volets...
Dans la rue silencieuse, les volets rabattus ont claqué contre le mur. Sans mot dire, maître Hubert l’avocat a regardé en douce son bracelet-montre. Il avait raison, ce mec, et je partageais son souci. À la pâleur plombée du ciel, perçant la brume légère qui tombait, le lever du jour s’annonçait. Au‑dessous de nous, Paulvié le sournois devait lui aussi consulter sa toquante, attendant qu’elle marque quatre plombes, l’heure légale d’été pour gravir l’escalier et enfin l’alpaguer, le Mexicain.
Pour l’instant, Fernand ne semblait pas s’en soucier, uniquement occupé à humer l’air humide de la nuit finissante qui, pénétrant brusquement dans la pièce, en avait pacifié l’atmosphère.
Sachant plus quoi faire ni dire, j’ai allumé une pipe.
— Max !
— Oui, Fernand.
— Dis‑moi ce que tu vois.
Tout le monde me gaffait.
— Qu’est‑ce que tu veux que je te dise ?
— Tout ce que tu vois dans la rue.
Complètement affalé sur les oreillers, les yeux clos, Fernand avait articulé ces mots difficilement comme si sa langue s’était soudainement mise à adhérer à son palais.
Du Campico dont la porte devait être ouverte pour aérer la salle, la valse lente que jouait l’orchestre nous parvenait distinctement, un air en vogue vers 1925 et que seuls les très vieux couples de danseurs acrobatiques, à fin de carrière, maintenaient à leur répertoire. Je ne parvenais pas à me souvenir de son titre et cela me contrariait fort tout à coup. De plus, dans cette grisaille où tout se fondait à vingt mètres, il m’était assez difficile de distinguer les choses. Et qu’est‑ce qu’il voulait savoir, Fernand ?
J’ai commencé assez haut de façon à ce que ma voix porte jusqu’à son lit.
— Y a d’abord un fiacre qui remonte la rue... avec dedans deux caves, et deux filles... Ils viennent peut‑être ici !... Non, ils passent !... Les mecs chantent, ils ont des fez rouges en papier sur la tronche.
— Qu’est‑ce qu’ils chantent ? J’entends pas.
— Des conneries, Fernand... des conneries... Les Montagnards, je crois.
— Et encore ?
— Y a deux putes qui sont en quarante devant l’hôtel Atlantique.
— Qu’est‑ce qu’elles font ?
— Y en a une qui tousse, l’autre se détronche ; elle va au‑devant d’un micheton... Ah ! ça ne marche pas... Sa pote qui est brune, attaque à son tour.
— Alors ?
— Ça ne marche pas non plus... Un taxi passe en maraude, un rouge... deux mecs remontent la rue... deux voyous, sûr !
— Et encore ?
Distrait par ce que j’apercevais réellement, j’avais cessé quelques secondes de jacter et Fernand me rappelait à l’ordre. Seulement ce qui se passait, j’aimais mieux le taire. Sortant du brouillard, moteur au ralenti, deux tractions frétillantes de l’antenne venaient de s’arrêter devant la porte du Campico. Deux tires de l’écurie Bourreman ! Du même coup, la rue s’était vidée. Escamotées par la porte de l’hôtel, les deux putes avaient disparu.
Au Campico, l’orchestre continuait à dérouler les mesures de la même valse, m’imposant l’image du vieux couple de gambilleurs se démenant sur la piste dans un envol de robe mousseuse et de cape verdie par l’usage ; un couple qui devait porter à l’affiche un blase dans le genre « Les Jacky’s » ou « Les Léonard’s ».
— Alors ?
Fallait pas mollir. Au faîte des toits, je croyais voir le jour pointer franchement. Sur les trottoirs, pas un paumé n’apparaissait. J’ai repris quand même, imaginant, au bidon.
— Au coin de la place, près des omnibus, y a un mec qui corrige sa gonzesse... Deux clodos le regardent faire... Tiens, y a un micheton qui descend la rue... Les mômes de l’hôtel Atlantique l’attaquent... à deux !... Elles veulent pas passer au travers, celles‑là !... Tiens, c’est un cri ! ça marche, elles l’emballent !
— Alors ?
Je ne sais pas pourquoi j’ai tourné la tête vers le lit. Fernand me gaffait, et ne gaffait que moi avec une sorte de surprise dans le regard. Son dernier « alors », il avait semblé l’articuler au travers d’une bouillie épaisse. Il a repris cependant, nettement cette fois et, comme s’il entravait soudain une vérité qu’il avait longtemps cherchée, il a dit :
— Alors ? Tout continue ?
Puis la bouche ouverte comme un poisson, il est retombé en arrière, pour le compte.
J’ai tiré les volets à moi. À la porte du fond, un poing frappait rudement. Tout le monde était bien content que ça soit fini, Loulou comme nous autres peut‑être, si ça se trouve !

Loulou, gaffant son homme, restait immobile. Seules ses lèvres, qu’elle serrait à bloc, vibraient, parcourues de petites rides qui se succédaient à une vitesse incroyable.
Le noiraud balafré, que je ne connaissais pas, a bougé le premier. Je l’ai vu, longeant le lit, tirer de sa pochette le mouchoir de soie blanche qui l’ornait, puis doucement, le passer sous le menton du Mexicain avant de lui nouer au sommet de la tête, forçant un peu pour que la bouche se referme. Et puis, lui ayant du doigt abaissé les paupières il a fait un grand signe de croix et dit dans un espagnol rauque quelque chose que je n’ai pas compris.
À la porte on frappait plus fort.
— J’y vais, a fait Pierrot.
Dans le silence de la chambre, filtrant au travers du parquet, le motif final de la valse, repris par l’ensemble de l’orchestre, renaissait obsédant, marquant clairement pour nous qui restions l’enchaînement indifférent de la vie.
Pierrot est revenu. Derrière lui marchait Paulvié, tête découverte, le bada à la main. Après dix piges de courette il s’y trouvait enfin, face à Fernand, et cette ultime rencontre, qu’il avait dû souvent imaginer toute différente, devait être un des mauvais moments de sa carrière.
Battu d’une courte tête, Paulvié a cependant pas bêché. S’approchant de Loulou la main tendue comme aurait pu le faire un quelconque personnage de ses relations, il a balancé :
— Croyez madame que les choses sont mieux ainsi.
Sur ses talons, la décarrade a commencé.