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CHAPITRE PREMIER

STRASBOURG — LA FAMILLE DORE — NAISSANCE DE GUSTAVE

La première fois que je visitai Strasbourg, je n’éprouvai d’autre sentiment que celui d’une admiration profonde à la vue de la majestueuse cathédrale, dont la flèche perdue dans les nuages domine et amoindrit tout ce qui l’entoure. Je parcourus les vieilles rues, avec leurs maisons à pignons ; je regardai couler le Rhin au pied des murs fortifiés ; mais rien ne me retenant plus, je partis.
Plus tard, Strasbourg prit à mes yeux un intérêt puissant, lorsque j’appris que cette ville était le berceau d’un grand artiste, d’un homme qui s’éleva par la force créatrice de son génie au-dessus de ses contemporains, et qui resta, pour ainsi dire, isolé au milieu d’eux, comme la flèche colossale de l’église qui monte une garde éternelle devant la Forêt-Noire.
En 1831, Strasbourg était à peu près ce qu’elle est aujourd’hui : mêmes rues curieuses, mêmes Alsaciens enjoués parlant le français avec un exécrable accent allemand. Quiconque a connu la cité à cette époque se souviendra de la rue de la Nuée-Bleue, qui était alors, comme elle est maintenant, la principale artère de la ville. Là, dans une solide maison en pierre, au toit pointu, à la façade riante, demeuraient un ingénieur civil, sa jeune femme, leur petit garçon, et une bonne dévouée, nommée Françoise.
M. Doré, homme intelligent, exécutait des travaux importants et rémunératifs. Il s’était marié à Schirmeck et, avant de s’établir à Strasbourg, avait passé quelque temps à Épinal, où était né son fils Ernest. [...]