BALLADE DANS
LA GEÔLE DE READING

Oscar Wilde
16 pages - format 10,5x29,7cm

Poème en prose, bouleversant d’humanité. Un chant d’amour sur la mort d’un condamné à la pendaison.
I Il n’avait plus sa tunique écarlate, car le sang et le vin sont rouges, et sur ses mains il y avait du sang et du vin quand on le trouva avec la morte, la pauvre femme morte qu’il aimait, et qu’il avait tuée dans son lit. Il allait parmi les prévenus, en un costume d’un gris râpé ; sur sa tête une casquette de cricket, son pas semblait léger et gai ; mais jamais je ne vis un homme regarder si intensément le jour. Jamais je ne vis un homme regarder avec un œil aussi intense cette petite tente de bleu que les prisonniers appellent le ciel, et chaque nuage qui voguait et passait avec une voilure d’argent. J’allais avec d’autres âmes en peine, dans un autre préau, et je me demandais si cet homme avait commis beaucoup ou peu, quand une voix derrière moi murmura tout bas : celui-là sera pendu. Ah ! Christ ! Les murs mêmes de la prison soudainement semblèrent chance- ler, et le ciel au-dessus de ma tête devint comme un casque d’acier cuisant ; et, bien qu’aussi je fusse une âme en peine, ma peine, je ne pouvais la sentir. Je sus seulement quelle pensée pourchas- sée hâtait son pas, et pourquoi il regardait la fastidieuse clarté du jour d’un œil aussi intense ; l’homme avait tué ce qu’il aimait : et pour cela il devait mourir. Pourtant chaque homme tue ce qu’il aime, et que chacun le sache : les uns le font avec un regard de haine, d’autres avec des paroles caressantes, le lâche avec un baiser, l’homme brave avec une épée ! Les uns tuent leur amour quand ils sont jeunes, les autres quand ils sont vieux, certains l’étranglent avec les mains du Désir, d’autres avec les mains de l’Or : les meilleurs se servent d’un couteau, car si tôt les morts se refroidissent. On aime trop peu, ou on aime trop longtemps, on vend l’amour ou on l’achète ; quelquefois on commet son forfait avec maintes larmes, et quelquefois sans un soupir, car chacun de nous tue ce qu’il aime, pourtant chacun n’a pas à en mourir. * Il ne meurt pas d’une mort infamante un jour de sombre disgrâce, il n’a pas autour du cou le nœud coulant, ni le masque sur sa face ; il ne sent pas, à travers le plancher, ses pieds tomber dans le vide. Il ne demeure pas avec des hommes silencieux qui l’épient jour et nuit ; qui l’épient quand il voudrait pleurer, ou quand il essaye de prier ; qui l’épient de peur que lui-même ne dérobe à la prison sa proie. Il ne s’éveille pas à l’aube pour voir d’épouvantables figures attroupées dans sa cellule, le Chapelain qui tremble enrobé de blanc, le Sheriff sévère avec componction, et le Gouverneur tout en noir cérémonieux, avec une face jaune de Jugement dernier. Il ne se lève pas en une hâte pitoyable pour revêtir ses habits de condamné, tandis que le docteur à la bouche grossière le couve des yeux, et prend note de chaque geste grotesque et de chaque contraction nerveuse, en maniant une montre dont les faibles tic-tac sont comme les coups sourds d’un horrible marteau. Il ne connaît pas cette soif écœurante qui sable la gorge, avant que le bourreau avec ses gants de gros cuir ne se glisse par la porte à bourrelets, et vous ligote avec trois lanières, afin que votre gorge n’ait plus jamais soif. Il ne s’incline pas pour écouter la psalmodie de l’Office des Morts, et, tandis que la terreur de son âme lui assure qu’il n’est pas mort, il ne croise pas son propre cercueil, en entrant sous l’affreux hangar. Il ne jette pas un dernier regard sur le ciel à travers un petit toit de verre ; il ne prie pas avec des lèvres d’argile que son agonie passe ; et il ne sent pas sur sa joue frissonnante le baiser de Caïphe. II Pendant six semaines, notre soldat fit sa promenade dans la cour, en son costume d’un gris râpé : sur sa tête, sa casquette de cricket, et son pas semblait léger et gai, mais jamais je n’avais vu un homme fixer aussi intensément le jour. Jamais je ne vis un homme regarder avec un œil aussi intense vers cette petite tente de bleu que les prisonniers nomment le ciel, et vers chacun des nuages errants qui traînait sa toison enchevêtrée. Il ne tordait pas ses mains, comme font ces hommes insensés qui osent essayer de faire vivre l’Espérance, cet enfant maudit, dans le caveau du noir Déses- poir : il ne regardait que le soleil et buvait l’air du matin. Il ne tordait ses mains ni ne pleurait et pas même se chagrinait, mais il buvait l’air comme s’il avait contenu quelque vertu anodine ; à pleine bouche il buvait le soleil comme si c’eût été du vin. Et les autres âmes en peine et moi, qui nous promenions dans l’autre préau, oubliâmes si nous-mêmes avions commis beaucoup ou peu de chose, et nous observions avec un regard de morne étonnement l’homme qui devait être pendu. Et c’était étrange de le voir passer avec une démarche si légère et si gaie, et c’était étrange de le voir fixer si intensément le jour, et c’était étrange de penser qu’il avait une telle dette à payer. [...]
Long et magnifique poème d'Oscar Wilde, écrit en prison