CENDRES ET POUSSIÈRES
Renée Vivien
illustré de baisers lesbiens
82 pages - format poche

Poétesse “saphique” incontournable, Renée Vivien a vécu son lesbiannisme dans une société profondément homophobe. Il n’en reste pas moins cette œuvre sentimentale immortelle.
CENDRES ET POUSSIERES INVOCATION Les yeux tournés sans fin vers les splendeurs éteintes, Nous évoquons l’effroi, l’angoisse et le tourment De tes baisers, plus doux que le miel d’hyacinthes, Amante qui versas impérieusement, Devant l’Aphroditâ dont le furtif sourire Dépasse en cruauté les flèches de l’Erôs, L’orage et l’éclair de ta lyre, Ô Psapphâ de Lesbôs ! Les siècles attentifs se penchent pour entendre Les lambeaux de tes chants. Ton visage est pareil À des roses d’hiver recouvertes de cendre Et ton lit nuptial ignore le soleil. Ta chevelure ondoie au reflux des marées Comme l’algue marine et les sombres coraux, Et tes lèvres désespérées Boivent la paix des eaux. Que t’importe l’éloge éloquent des Poètes, À Toi dont le front large est las d’éternités ? Qu’importent le frisson des strophes inquiètes, Les éblouissements et les sonorités ? La musique des flots a rempli ton oreille, Ce remous de la mer qui murmure à ses morts Des mots dont le rythme ensommeille Comme de lourds accords. Ô parfum de Paphôs ! ô Poète ! ô Prêtresse ! Apprends-nous le secret des divines douleurs, Apprends-nous les soupirs, l’implacable caresse Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs ! Ô langueur de Lesbôs ! Charme de Mity- lène ! Apprends-nous le vers d’or que ton râle étouffa, De ton harmonieuse haleine Inspire-nous, Psapphâ ! LET THE DEAD BURY THEIR DEAD Voici la nuit : je vais ensevelir mes morts, Les songes, les désirs, les douceurs, les remords, Tout le passé… Je vais ensevelir mes morts. Je cacherai, parmi les sombres violettes, Ton visage d’amie aux tendresses muettes, Ô toi qui dors parmi les sombres violettes. Je pleurerai l’étoile éteinte du regard… Dans l’effort de la vie et les heurts du hasard, Je pleurerai l’étoile éteinte du regard… Je couvrirai d’encens, de roses et de roses, La pâle chevelure et les paupières closes D’un amour dont l’ardeur mourut parmi les roses. Je sentirai monter vers moi l’odeur des morts, Abolissant en moi les craintes, les remords, Et m’apportant l’esprit indifférent des morts. Je trouverai, sous les grappes de violettes, Les sanglots apaisés et les larmes muettes, Sous les fleurs de la mort, les sombres violettes… Déjà, se rassérène au fond de mon regard L’éternel crépuscule au sourire blafard : Les couleurs cesseront d’offenser mon regard. J’emporterai là-bas le souvenir des roses, Et l’on effeuillera sur mes paupières closes Les lilas et les lys, les roses et les roses. LES AMAZONES On voit errer au loin les yeux d’or des lionnes… L’Artémis, à qui plaît l’orgueil des célibats, Qui sourit aux fronts purs sous les blanches couronnes, Contemple cependant sans colère, là-bas, S’accomplir dans la nuit l’hymen des Amazones, Fier, et semblable au choc souverain des combats. Leur regard de dégoût enveloppe les mâles Engloutis par les flots nocturnes du sommeil. L’ombre est lourde d’échos, de tiédeurs et de râles… Elles semblent attendre un frisson de réveil. La clarté se rapproche, et leurs prunelles pâles Victorieusement reflètent le soleil. Elles gardent une âme éclatante et sonore Où le rêve s’émousse, où l’amour s’abolit, Et ressentent, dans l’air affranchi de l’aurore, Le mépris du baiser et le dédain du lit. Leur chasteté sanglante et sans faiblesse abhorre Les époux de hasard que le rut avilit. « Nous ne souffrirons pas que nos baisers sublimes Et l’éblouissement de nos bras glorieux Soient oubliés demain dans les lâches abîmes Où tombent les vaincus et les luxurieux. Nous vous immolerons ainsi que les victimes Des autels d’Artémis au geste impérieux. « Parmi les rayons morts et les cendres éteintes, Vos lèvres et vos yeux ne profaneront pas L’immortel souvenir d’héroïques étreintes. Loin des couches sans âme et de l’impur repas, Vous garderez au cœur nos caresses empreintes Et nos soupirs mêlés aux soupirs du trépas ! » SOMMEIL Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette ! Ton visage s’incline, éternellement las, Et le songe fleurit à l’ombre de tes pas, Ainsi qu’une nocturne et sombre violette. Les parfums affaiblis et les astres décrus Revivent dans tes mains aux pâles transparences, Évocateur d’espoirs et vainqueur de souffrances Qui nous rends la beauté des êtres disparus. L’AUTOMNE L’Automne s’exaspère ainsi qu’une Bacchante, Folle du sang des fruits et du sang des baisers Et dont on voit frémir les seins inapaisés… L’Automne s’assombrit ainsi qu’une Bacchante Au sortir des festins empourprés. Elle chante La moite lassitude et l’oubli des baisers. Les yeux à demi-morts, l’Automne se réveille Dans le défaillement des clartés et des fleurs, Et le soir appauvrit le faste des couleurs. Les yeux à demi-morts, l’Automne se réveille : Ses membres sont meurtris et son âme est pareille Aux coupes sans ivresse où s’effeuillent les fleurs. Ayant bu l’amertume et la haine de vivre Dans le flot triomphal des vignes de l’été, Elle a connu le goût de la satiété. L’éternelle amertume et la haine de vivre Corrompent le festin où le monde s’enivre, Étendu sur le lit de roses de l’été. [...]
Livre de poémes lesbiens de Renée Vivien, célèbre homosexuelle du xixème siècle