DE LA MÉDUSE...
À GÉRICAULT

Paulin d’Anglas et Charles Clément
170 pages - format poche

L’un des événements les plus dramatiques du xixe siècle naissant. Un scandale historique qui bouleversa la France et donna à l’histoire de l’art l’un des premiers tableaux “d’actualité”. Récits de l’un des survivants ; suivi de l’histoire de la conception de l’oeuvre magistrale de Géricault.
DE LA MÉDUSE... Naufragé de la Méduse, après une année de malheur et de privations, je rentrai dans le sein de ma famille, pour y rétablir ma santé délabrée, et attendre les ordres du gouvernement. Le souvenir des évènements désastreux dont j’avais été victime et témoin, occupait souvent ma pensée ; mais certes j’étais loin de prévoir que je mettrais un jour le public dans ma confidence, et que j’armerais de la plume une main qui n’a connu que l’épée. Tout à-coup les trompettes de la renommée se font entendre, et portent le nom de MM. Savigny et Corréard jusque dans le fond de ma province ; les journaux ne parlent que de la Méduse, de son naufrage et de l’infortuné radeau. La sensibilité de tous les Français est justement émue ; des listes de sous- cription sont ouvertes, on s’empresse de les remplir ; une foule de noms augustes viennent grossir les pages du Moniteur ; que dirai-je ! Cette femme mystérieuse qui, du fond de sa prison, vient d’acquérir une si singulière célébrité, envoie elle-même son léger tribut. Je vis avec plaisir cette généreuse curiosité et ces marques touchantes de compassion. J’attendais, non sans impa- tience, le moment où je pourrais lire la relation de MM. Savigny et Corréard. Ce moment arriva. Quelle fut ma surprise, lorsque ce rapport fut contraire aux faits dont j’avais été témoin, aux observations que j’avais faites, aux détails que j’avais recueillis. L’altération des circonstances les plus essentielles, des réticences impardonnables, le blâme versé sur des personnages que j’avais estimés jusqu’alors, tout trompa mon espoir et confondit mon imagination. Je me demandai sérieusement si mon naufrage n’était pas un rêve, une illusion, ou si ma mémoire n’avait pas été affaiblie, dérangée dans les sables brûlants du Zaarha(1). Mes doutes s’évanouirent bientôt. Je portais encore des marques d’une infortune trop réelle. [...] (1) Comprenez ici : “Sahara”. NdE ...À GÉRICAULT I Il ne semble pas que Géricault ait fait aucun ouvrage très important pendant les quelques mois qui s’écoulèrent entre son retour de Rome(2) et le moment où il commença la Méduse. Le train d’artil- lerie que l’on a vu longtemps chez M. le comte d’Espagnac, d’une composition si originale, d’un dessin si hardi, d’une exécution si vive, est peut-être de cette époque, mais je n’oserais l’affirmer. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d’établir la chronologie des œuvres de Géricault, sur lesquelles on ne possède pas de renseignements précis, car sa vie fut très courte, son développement très rapide, et il atteignit presque d’emblée sa plus grande force. Il cherchait, se recueillait, rassemblait ses forces, avant de commencer l’ouvrage qui devait soulever les anathèmes de l’École, affirmer sa valeur et asseoir sa réputation(3). Je l’ai dit déjà, Géricault appartenait à cette race d’artistes sensibles, impres- sionnables, et sur lesquels les événe- ments extérieurs agissent puissamment. Cette fois encore, les circonstances se chargèrent de lui fournir le sujet qu’il cherchait. MM. Corréard et Savigny, deux des survivants d’un épouvantable désastre maritime, venaient de publier l’émouvant récit de leurs aventures et de celles de leurs compagnons d’infor- tune(4). Le livre était dans toutes les mains ; les péripéties de ce drame faisaient l’objet de toutes les conversations. Les passions politiques s’en mêlaient, car on imputait à l’incapacité bien reconnue du comman- dant la perte du navire, et on faisait remonter la responsabilité de l’événe- ment jusqu’au ministre qui avait confié un poste périlleux à un homme qui n’avait pour lui que son nom et des protections. Aussi l’opinion publique, surexcitée par l’atroce réalité des faits et par les commentaires qui les aggravaient, était-elle arrivée à un véritable paro- xysme d’horreur et d’indignation. L’ima- gination de Géricault s’empara aussitôt de cette dramatique donnée que quelques lignes extraites de la relation de M. Corréard détermine suffisamment. La frégate la Méduse, accompagnée de trois autres bâtiments, la corvette l’Écho, la flûte la Loire, et le brick l’Argus, quitta la France le 17 juin 1816, portant à Saint-Louis (Sénégal) le gouverneur et les principaux employés de cette colonie. Il y avait à bord environ quatre cents hommes, marins ou passagers(5). [...] (2) Ayant échoué au Grand prix de Rome en 1816, Géricault part tout de même en voyage en Italie, à ses frais. Il en revient en 1817. (3) Géricault avait étudié le corps de l’homme et celui du cheval avec un soin, et même une minutie que ne dépasserait pas un anatomiste de profession. M. de Varenne possède une trentaine de feuilles d’anatomie de l’homme et du cheval que Géricault avait probablement préparées en vue de les publier, car chaque pièce myologique est accompagnée de la pièce ostéologique correspondante, et les feuilles sont chargées de notes manuscrites donnant les noms des os et des muscles et correspondant à des numéros placés dans les dessins. On comprend, en voyant ces admirables ouvrages si larges, si simples, si vrais, d’une exécution si ferme et si magistrale, cette force constante, cet imperturbable savoir, que l’on retrouve dans les moindres croquis de Géricault. La structure intérieure lui était si familière, qu’il se jouait des difficultés de la forme et du mouvement. On ose à peine le dire, mais Michel-Ange lui-même n’aurait peut-être pas mis dans de pareilles études plus de souplesse unie à une si rigoureuse précision. (4) Réédité bientôt sous le titre de “La honte de la marine : La Méduse” (chez Denis éditions). (5) 365, selon le livre de MM Corréard et Savigny.
Témoignage d'un rescapé du Radeau de la méduse, suivi de l'histoire de la conception du tableau de Géricault