FÉVRIER
Léon Trotsky
traduit par Maurice Parijanine
annoté par Denis

202 pages - format poche

L’histoire de la révolution populaire de Février 1917, racontée par l’un des plus célèbres bolcheviques : Léon Trotsky. Absent lors des événements de Saint Petersbourg, il s’est inspiré des récits des protagonistes mêmes. Ce récit vous plonge dans ce tremblement de terre politique de la révolution russe... de Février 1917.

Cinq journées : du 23 au 27 février 1917 Le 23 février, c’était la “Journée interna- tionale des Femmes”. On projetait, dans les cercles de la social-démocratie, de donner à ce jour sa signification par les moyens d’usage courant : réunions, dis- cours, tracts. La veille encore, il ne serait venu à la pensée de personne que cette “Journée des femmes” pût inaugurer la révolution. Pas une organisation ne préconisa la grève pour ce jour-là. Bien plus, une organisation bolcheviste, et des plus combatives, le Comité du raïon , essentiel-lement ouvrier de Vyborg, déconseillait toute grève. L’état d’esprit des masses d’après le témoignage de Kaïourov , un des chefs ouvriers du raïon, était très tendu et chaque grève menaçait de tourner en affrontement ouvert. Mais comme le Comité estimait que le moment d’ouvrir les hostilités n’était pas encore venu – le parti n’étant pas encore assez fort et la liaison entre ouvriers et soldats étant trop insuffisante – il avait donc décidé de ne point faire appel à la grève, mais de se préparer à l’action révolutionnaire pour une date indéterminée. Telle fut la ligne de conduite préconisée par le Comité à la veille du 23, et il semblait que tous l’eussent adoptée. Mais le lendemain matin, en dépit de toutes les directives, les ouvrières du textile quittèrent le travail dans plusieurs fabriques et envoyèrent des déléguées aux métallos pour leur demander de soutenir la grève. C’est “à contrecœur”, écrit Kaïourov, que les bolcheviks marchèrent, suivis par les ouvriers mencheviks et socialistes- révolutionnaires. Mais du moment qu’il s’agissait d’une grève de masse, il fallait engager tout le monde à descendre dans la rue et prendre la tête du mouvement : telle fut la résolution que proposa Kaïourov, et le Comité de Vyborg se vit contraint de l’approuver. “L’idée d’une manifestation mûrissait depuis long- temps parmi les ouvriers, mais, à ce moment, personne ne se faisait encore une idée de ce qui en sortirait.” Prenons bonne note de ce témoignage d’un participant, très important pour la compréhension du mécanisme des événements. On croyait d’avance que, sans le moindre doute, en cas de manifestation, les troupes devraient sortir des casernes et seraient opposées aux ouvriers. Qu’allait- il se passer ? On est en temps de guerre, les autorités ne sont pas disposées à plaisanter. Mais, d’autre part, le soldat de la “réserve”, en ces jours-là, n’est déjà plus celui que, jadis, l’on a connu dans les cadres de l’active. Est-il vraiment si redoutable ? A ce sujet, on raisonnait beaucoup dans les cercles révolution- naires, mais plutôt abstraitement, car personne, absolument personne – on peut l’affirmer catégoriquement d’après tous les documents recueillis – ne pensait encore que la journée du 23 février marquerait le début d’une offensive décisive contre l’absolutisme. Il n’était question que d’une manifestation dont les perspectives restaient indéterminées et, en tout cas, fort limitées. En fait, il est donc établi que la Révolution de Février fut déclenchée par les éléments de la base qui surmontèrent l’opposition de leurs propres organi- sations révolutionnaires et que l’initiative fut spontanément prise par un contingent du prolétariat exploité et opprimé plus que tous les autres – les travailleuses du textile, au nombre desquelles, doit-on penser, l’on devait compter pas mal de femmes de soldats. La dernière impulsion vint des interminables séances d’attente aux portes des boulangeries. Le nombre des grévistes, femmes et hommes, fut ce jour-là d’environ 90 000. Les dispositions combatives se tradui- sirent en manifestations, meetings, affrontements avec la police. Le mouvement se développa d’abord dans le raïon de Vyborg, où se trouvent les grosses entreprises, et gagna ensuite le faubourg dit “de Petersbourg”. Dans les autres parties de la ville, d’après les rapports de la Sûreté, il n’y eut ni grèves ni manifestations. Ce jour-là, les forces de police furent complétées par des détachements de troupes, apparemment peu nombreux, mais il ne se produisit pas d’affrontements. Une foule de femmes, qui n’étaient pas toutes des ouvrières, se dirigea vers la Douma municipale pour réclamer du pain. Autant demander du lait à un bouc. Dans divers quartiers apparurent des drapeaux rouges dont les inscriptions attestaient que les travail- leurs exigeaient du pain, mais ne voulaient plus de l’autocratie ni de la guerre. La “Journée des femmes” avait réussi, elle avait été pleine d’entrain et n’avait pas causé de victimes. Mais de quoi elle était lourde, nul ne se doutait encore dans la soirée. Le lendemain, le mouvement, loin de s’apaiser, est doublement plus fort : environ la moitié des ouvriers industriels de Petrograd font grève le 24 février. [...]

Histoire relatée par Léon Trotsky de la révolution populaire de 1917