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[...] A peine avais-je fait quelques pas dans le local qu’une lumière crépusculaire se fit dans mon esprit. A côté du comptoir — je m’en souvenais maintenant — une porte devait conduire dans une pièce sans fenêtres, éclairée à la lumière artificielle. Et en effet, elle était là, cette pièce séparée, cette salle de jeux. La tapisserie avait changé, mais les proportions étaient les mêmes. Instinctivement je cherchai les meubles. Mes nerfs vibraient joyeusement, je sentais que j’allais tout savoir. Deux billards étalaient leurs tapis verts comme des mares stagnantes. Dans les coins, des conseillers ou des professeurs étaient attablés et jouaient aux échecs. Tout près du calorifère, à l’entrée de la cabine téléphonique, se trouvait une petite table carrée. Alors, ce fut comme un éclair qui m’eût traversé de part en part. La lumière totale se fit en moi, chaude et réconfortante. Mon Dieu ! Mais c’était la place de Mendel, du bouquiniste Jacob Mendel. Après vingt ans j’étais entré, sans m’en douter, dans son quartier général, le café Gluck, à l’Alserstrasse. Jacob Mendel ! Comment avais-je pu l’oublier, cet homme extraor- dinaire, ce phénomène, cet érudit, ce magicien, ce prestigieux bouquiniste qui, assis tous les jours, du matin au soir, à cette table, avait fait la gloire et la renommée du café Gluck !
Je fermai les yeux une seconde fois pour regarder en moi-même et aussitôt je le vis nettement sur l’écran rose de mes paupières. Il m’apparut en chair et en os, à sa table de marbre couverte de livres et de paperasses. Il trônait là, immuable comme un roc, ses yeux cerclés de lunettes fixés sur un livre. Tout en lisant, il grommelait et balançait de temps en temps son buste et son crâne chauve, habitude qu’il avait prise aux écoles juives. [...]