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PREMIÈRE PARTIE
Chapitre I

Souvent on m’a demandé d’écrire mes Mémoires ; mais toujours j’éprouvais à parler de moi une répugnance pareille à celle qu’on éprouverait à se déshabiller en public. Aujourd’hui, malgré ce sentiment puéril et bizarre je me résigne à réunir quelques souvenirs. Je tâcherai qu’ils ne soient pas trop imprégnés de tristesse.
Marie Ferré, mon amie bien-aimée, avait rassemblé déjà des fragments ; que ces épaves portent son nom ; il est aussi celui de ma chère et bonne mère.
Mon existence se compose de deux parties bien distinctes : elles forment un contraste complet ; la première, toute de songe et d’étude ; la seconde, toute d’événements, comme si les aspirations de la période de calme avaient pris vie dans la période de lutte. Je mêlerai le moins possible à ce récit les noms des personnes perdues de vue depuis longtemps, afin de ne pas leur causer la désagréable surprise d’être accusées de connivence avec les révolutionnaires. Qui sait si certaines gens ne leur feraient point un crime de m’avoir connue et s’ils ne seraient pas traités d’anarchistes, sans savoir précisément ce que c’est ?
Ma vie est pleine de souvenirs poignants, je les raconterai souvent au hasard de l’impression ; si je prends pour ma pensée et ma plume le droit de vagabondage, on conviendra que je l’ai bien payé. J’avoue qu’il y aura du sentiment ; nous autres femmes, nous n’avons pas la prétention d’arracher le cœur de nos poitrines, nous trouvons l’être humain — j’allais dire la bête humaine — assez incomplet comme cela ; nous préférons souffrir et vivre par le sentiment aussi bien que par l’intelligence. [...]