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Pipes, calumets, brûle-gueules et blagues à tabac sortirent simultanément de toutes les poches, et ce fut enveloppé, comme Jupiter tonnant, d’un nuage de fumée, qu’Antoine Bouet, le beau parleur, commença son récit :
Jean Plante, de l’Argentenay, ne croyait pas aux loups-garous, il riait des revenants, il se moquait des sorts. Quand on en parlait devant lui, il ne manquait jamais de dire avec un gros ricanement :
— Je voudrais bien en rencontrer de vos revenants ou de vos loups-garous ; c’est moi qui vous l’arrangerais de la belle manière !
Propos inconvenants, vous l’avouerez, et qu’on ne devrait rencontrer dans la bouche d’un chrétien qui respecte les secrets du bon Dieu ! — Ne vas pas croire au moins, Ambroise, que je dis ça pour toi. Je parle en général.
Il faut vous dire que Jean Plante vivait alors — il y a de ça une vingtaine d’an- nées — dans un vieux moulin à farine situé en bas des côtes de l’Argentenay, à pas moins de dix arpents de la plus proche habitation. Il avait avec lui, pendant le jour, son jeune frère Thomas pour lui aider à faire les moulanges ; mais, la nuit, il couchait tout fin seul au second étage.
C’est qu’il n’était pas peureux, Jean, et qu’on aurait bien couru toute l’île avant de trouver son pareil !
Il était, en outre de ça, pas mal ivrogne, et colère en diable quand il se trouvait chaud — ce qui lui arrivait sept jours sur huit. Dans cet état, je vous assure qu’il ne faisait pas bon le regarder de travers ou lui dire un mot plus haut que l’autre : le méchant homme était capable de vous flanquer un coup de la grande faux que l’on voyait toujours accrochée près de son lit. [...]