Gazette n°218
mercredi 21 juillet 2021
sponsorisée par la culture universelle
LECTURE

“Le roman du renard” est un des plus vieux textes français qui soit encore publiés aujourd’hui. L’ouvrage reprend les anciennes fables qui datent déjà du XIIe siècle (vers 1174) et ont été rassemblées au XIIIe, sous le titre de “Roman de Renart”. Ici, il s’agit d’une transcription faite par Jeanne Leroy-Allais au début du XXe dans un français accessible.
En effet, la culture est et doit rester accessible à tous, et dans la mesure du possible, sans restriction pécuniaire. C’est le sens de cette fable :

L’ÉDITEUR ET LA SOURIS GRISE

C’était dans le bureau sombre d’un éditeur, un grand bureau sombre, aux lourdes tentures vermillon. Sur le bureau, une pile de goncourables, et, mollement occupé à compter la recette des ventes du mois, un éditeur. Il ne vit point une souris grise en train de s’installer entre deux essais et un roman plein de fureur et d’amour.
La souris grise prit un de ses poils, « aïe ! » et le posant sur la couverture de l’ouvrage d’un auteur à succès, dit une formule de son cru, avec sa petite voix, presque chuchotante : « Cinq sous dissout, dissout cinq sous ». Le livre trembla légèrement, se contracta tout doucement pour se réduire de taille jusqu’à être à la proportion de la petite souris grise.
Elle s’assit, chaussa sa paire de binocles et commença à lire l’ouvrage avec l’appétit de celui qui découvre l’univers. C’était un ouvrage de Boris Vian, un de ces livres qui est entré, malgré lui, dans l’histoire des histoires, et c’était palpitant.
L’éditeur, entre deux paquets de beaux billets à l’odeur de banque, s’aperçut soudainement de la souris contrevenante. Elle n’avait pas payé le droit de lire l’histoire et s’octroyait la liberté d’en profiter gracieusement. Ce qui chez ce défenseur des beaux chiffres était un crime relevant, à tout le moins, de la peine finale.
Prenant un gros et lourd volume “lege commercii”, il l’abattit soudainement sur le rongeur insouciant, « Paf ! ».
Curieux et satisfait, il souleva son jugement afin de profiter de la vue du cadavre de la fripouille.
Mais à la place du corps démembré, il trouva une pièce de monnaie, une pièce de 5 sous. « 5 sous ! Que vais-je donc pouvoir faire de cette menue monnaie » s’exclama-t-il regardant benoîtement le petit objet circulaire entre ses doigts.
Revenant de sa surprise, il voulut reprendre son ouvrage comptable. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir tous les volumes imprimés changés, chacun, en une belle petite pièce...

...une pièce de 5 sous !

Épinac, le 21 juillet 2021

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