Gazette n°259
lundi 25 octobre 2021
sponsorisée par le fortuit
UNE RENCONTRE
PRÈS DU LONDON BRIDGE

“À la poursuite de Gustave Doré” est une biographie de ce formidable illustrateur connu à son époque dans l’Europe entière, et même aux États-Unis.
Histoire fictive d’une rencontre :
C’était le 12 Juin 1869 à Londres.
Je me souviens, j’étais non loin du London Bridge, accoudé au comptoir de The George, fameux pub londonien où j’avais pris mes habitudes.
Je dégustai tranquillement ma mousse lorsqu’entra un homme bien mis, mais à la mode française. Il avait une sorte de cahier avec lui. J’osai me présenter :
— Bonjour monsieur, je suis Denis Gohin, et j’ai cru déceler chez vous comme un air de compatriote, aussi je me permets de vous importuner.
L’homme me regarda d’abord un peu méfiant... on ne sait jamais sur qui on peut tomber dans un bar... ou dans un pub. Puis il sourit :
— Gustave Doré, me dit-il aimablement.
J’étais émerveillé de rencontrer cet artiste que j’admirais. Comment un ouvrier du livre comme moi pouvait ne pas être touché d’une telle rencontre... qui plus est dans un autre pays.
Il vit bien mon émoi. Et m’offrit de partager avec lui une autre pinte.
— Et que faites-vous donc à Londres, me questionna-t-il très gentiment.
— Bah, j’ai dû m’éloigner un peu du sol natal pour échapper si possible à certains désagréments...
Je restais dans le vague exprès... par une sorte d’habitude des réfractaires à l’Empire napoléonien.
— ...mais vous-même, si vous me permettez.
— Je prépare avec un ami journaliste, Blanchard Jerrold, qui m’a invité à venir ici, un ouvrage sur Londres.
— Ça pour une coïncidence, c’est bien une coïncidence ! Quand je travaillais pour Henry Vizetelly[1] lors de mon premier séjour londonien, en 1849, j’ai eu l’honneur de ma pratique sur l’édition de “Gavarni in London”.
— Ah ! Gavarni ! Je l’ai croisé... lors d’une réception organisée par Edmond Texier, lorsqu’il était rédacteur en chef de L’illustration, en mars 1860 si je me rappelle bien. C’était quelqu’un de bien, un grand artiste... et donc vous êtes du métier alors ?
— Oui... ouvrier imprimeur ! fis-je en redressant le menton.
J’étais fier de mon travail et de participer à l’émulation du peuple, comme tous mes camarades de l’AIT[2].
Il me sourit de nouveau. Il me serra la main et il est reparti.
Je ne sais pas ce qu’il pouvait bien penser des mouvements politiques et sociaux qui agitaient le monde entier à l’époque. Mais c’était un homme de l’art... un artiste ! Alors qu’importe !

Épinac, le 25 octobre 2021

1- Henry Vizetelly (1820-1894) imprimeur à Londres au 135 Fleet Street. Il a dirigé l’entreprise familiale avec ses frères James et Frank.
2- Association internationale des travailleurs (AIT) est le nom officiel de la Première Internationale, fondée le 28 septembre 1864 à Londres.

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