Gazette n°271
lundi 22 novembre 2021
sponsorisée par
la commémoration d’une boucherie
GARDE-TOI DE LA HAINE

Il y a des peintres pas assez connus, et Egon Schiele en fait partie, aussi l’ouvrage “Une approche d'Egon Schiele” répare un peu de cet “oubli”.
Egon Schiele est mort de la grippe dite “espagnole” le 31 octobre 1918 dans le dénuement le plus ignoble pour un artiste de ce talent. Il avait 28 ans.
Fiction :
J’ai retrouvé une lettre de mon arrière grand-père, Clair Noigh. Elle est datée du 31 octobre 1918.
Je l’ai retrouvée dans les archives que m’a laissé ma grande sœur Madeleine-France. Pliée en huit et enfermée dans une boîte vide de Corned beef.
Après l’avoir lu j’ai pleuré. J’ai pleuré de rage contre la bêtise humaine et je veux aujourd’hui lui rendre hommage.
Épinac, 31 octobre 1918.
Heureusement éloigné du théâtre de cette foutue boucherie, je vois revenir du front des hommes en pleurs dont il manque un bras, une jambe, un ou deux yeux, une partie de la mâchoire... tous en tout cas, ont perdu leur innocence et leur jeunesse à “jouer” à s’entretuer entre humains.
La boue et la merde des tranchées collent à leur peau comme un habit d’immondices.
Et moi ?
Moi je suis là, tranquille, au chaud, et désormais seul. Ma femme vient de rejoindre notre fils dans un ailleurs certainement meilleur. Notre fils déchiqueté en petits morceaux d’humains sur une mine le 23 juillet 1916, à Verdun. Lisbeth a bien essayé d’y survivre. Mais elle s’est empoisonnée avant-hier en me laissant sa dernière lettre d’amour... désolée.
Le curé est passé après ça pour vouloir me donner je ne sais pas quoi avec son air de cul-bénit. Lui qui en août 14 bénissait à tout va. Je l’ai renvoyé à coups de pompes dans le cul... les corbeaux volent bas quand les cadavres s'amoncellent, et les curetons savent y faire.
Me voilà seul, parmi ces connards qui il y a quatre ans vociféraient en barbares assoiffés du sang des autres. Ils ne m’ont pas pardonné de ne pas partager leurs chants patriotiques infâmes, leurs blagues imbéciles et puériles.
Je les ai vu partir entiers et sûrs de leur “victoire” éclair sur “le boche”. L’homme de l’autre côté de la “frontière” qui lui aussi, mené par le bout de la queue par des intérêts dont il ne pouvait rien comprendre.
Et je les ai revus... pour ceux qui sont revenus de l’abattoir. Chiens tristes et perdus... sans collier.
On parle de victoire déjà.
Quelle victoire ?
Une victoire ?
Les corps en tas informes, tertres à la gloire de l’Homme. L’Homme immonde.
Et voilà qu’un courageux épinacois vient de balancer un pavé à travers la vitre de ma chambre en criant : « Planqué ! »
Planqué... de leur haine panurgiste ?
Eux, qui comme des rats subjugués , ont suivi le bruit du fanatisme hexagonal ?
Je vais en finir. Rejoindre ma douce Lisbeth et Thibault, mon cher fils.
Je lègue tout ce que j’ai, c’est-à-dire pas grand-chose, à ma fille Zèphe.
Garde-toi de la haine.

Épinac, le 22 novembre 2021

1- Qui est en fait une grippe venue... des USA !
2- Allusion à la célèbre fable “Le Joueur de flûte de Hamelin” des frères Grimm.

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