Gazette n°294
vendredi 14 janvier 2022
sponsorisée par le valet de la fin
LE VOYAGEUR DE LA BRUME

“Voyage au W” est un livre qui raconte le voyage de quelques bénévoles, membres de l’association “Mille traces”. Le “W” est un parc naturel transnational qui s’étend sur trois pays de l’Afrique de l’Ouest : le Niger, le Burkina Faso et le Bénin.
Un vieil ami, Isaac Mirrett[1] m’avait, il y a quelques années, raconté cette histoire :
— J’étais en Bourgogne, dans les environs de Chazeu et je participais à un weekend artisanal au début d’octobre, en tant qu’auteur.
— Pourquoi tu étais là ?
— J’étais invité par mon éditeur, et j’étais là pour présenter : “Les tristes brumes” qui venait de paraître chez lui.
— Ah oui ! Je l’ai lu... interrompai-je.
Isaac me regarda en fronçant les sourcils. Je me tus.
— C’est après le déjeuner que je suis allé me promener dans la campagne. Il faisait très beau, un peu frais, mais très beau, et c’est en passant une petite colline que j’ai aperçu une nappe de brouillard. Il n’y avait pas d’étendue d’eau ou même de ru. Et la masse grisâtre semblait stagner.
— Houlaaaa.
— Tu m’connais, j’ai pas pu résister. Je me suis avancé et j’ai pénétré cette masse.
— Et ?
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. J’ai perdu connaissance, et lorsque j’ai repris mes esprits. Il faisait nuit. J’ai essayé de faire demi-tour, mais je n’ai pas retrouvé mon chemin dans cette brume épaisse.
— Comment pouvais-tu savoir alors qu’il faisait nuit ?
— Il y avait cette étrange lueur jaunasse, et je me suis dit que c’était la Lune.
— Ah ouaip, ‘fectivement.
— J’ai pris mon téléphone pour essayer de voir où je pouvais bien être, mais j’ai été interrompu, et c’est là que je l’ai vu.
— Qui ça ?
— Laisse-moi parler, tu veux.
Je me suis de nouveau tu et je l’ai écouté me raconter. Il avait l’air bouleversé.
— J’ai d’abord vu une maison, enfin une sorte de hutte plutôt, un galetas informe fait de torchis, au toit couvert d’immondices. Ça puait. Comme une odeur infecte de cadavres en décomposition.
Je me taisais toujours, mais je commençais à trembler d’horreur à écouter ce récit.
— Il y avait une forme assise sur ce qui devait être un tonneau. Je dis une forme, parce que ça n’avait rien d’humain. Mais je me suis approché quand même, poussé par ma curiosité insatiable.
Mon coude a glissé sur l’accoudoir de mon fauteuil, et j’ai failli tomber à la renverse. J’étais captivé par la narration qu’il me faisait.
— Qu’est-ce que c’était alors ? n’ai-je pu m’empêcher.
— Il avait une sorte de petite “tête”, sans cheveux, ni nez, ni oreilles... je ne voyais pas sa bouche, mais juste une sorte de bouc, ou plutôt une touffe de poils collés qui pendait au-dessous d’une sorte de menton proéminent. Il avait bien deux très longues jambes qu’il étendait devant lui, mais je ne distinguais pas ses pieds, comme s’ils étaient plantés dans le sol. Le plus affreux, mis à part ses yeux globuleux verts, d’un vert presque luisant... il n’avait qu’un seul bras, à droite, et à gauche un moignon aux lambeaux de chairs qui pendaient.
Je déglutissais péniblement à percevoir ce qu’il me décrivait.
— Je lui ai demandé s’il savait comment je pouvais rejoindre Chazeu. Mais pour toute réponse je n’ai entendu qu’une sorte de son qui perça mes oreilles. J’allais lui reposer la question quand j’ai entendu un autre bruit strident qui semblait venir haut dessus de moi. J’ai regardé, et j’ai vu la sphère que je croyais être la lune, grossir dans la pénombre. Ça grossissait et ça devenait orange, puis rouge. Enfin ce qui n’était plus qu’un halo, était alors brun, d’un brun surnaturel, qui éclata dans un hourvari assourdissant.
J’étais hypnotisé par son évocation. J’osais à peine respirer.
— Je me bouchai les oreilles pour ne pas devenir fou. Et je suis tombé.
— Oooooh ! fis-je au comble de l’angoisse.
— Je me suis réveillé dans un lit d’hôpital sans que je sache comment j’avais atterri là. J’étais sanglé au lit, bâillonné.
— Aaaah ? onomatopais-je bêtement.
— Un médecin arriva et dit à l’infirmier qui l’accompagnait : « Enlevez-lui le bâillon, nous allons voir. » Dès qu’il me l’eut enlevé je demandais ce qu’il se passait. Il eut l’air satisfait... l’infirmier aussi qui avait déjà ses mains près de ses oreilles. Alors j’ai su qu’on m’avait trouvé nu, à quatre pattes, en train de laper l’eau d’une flaque sur la route d’Autun.
— Mais pourquoi le bâillon alors ? fis-je.
— Le docteur m’a dit que je ne parlais pas, mais que de ma bouche ne sortait qu’un bruit déchirant... une voix suraiguë.
— Mais alors, cet endroit où tu es tombé ? osais-je enfin demander.
— J’ai bien essayé de savoir auprès des autorités. Mais sur leurs conseils, j’ai préféré ne pas chercher plus loin, ni même tenté de retrouver cet être difforme.
— C’est tout ?
— Non.
— Aaaah ? répondis-je presque tremblant.
— Je me suis aperçu que mon téléphone avait enregistré toute cette histoire.
— Comment ça ?
— Je crois, quand j’ai pris mon téléphone en main, m’être trompé d’application et qu’en fait j’ai dû lancer un enregistrement audio, comme je le fais par habitude quand une idée d’histoire me vient. Ça devait être un réflexe. Donc j’ai écouté, et les sons étaient incroyablement stridents. J’ai alors demandé à un ami spécialiste des sons. Il a décrypté l’enregistrement et il m’a dit que la seule phrase qu’il a pu en tirer était : « Ce n’est pas ton heure, mortel, Ankoù viendra te charreter quand le moment sera venu. Laisse-moi tranquille. »
Isaac est parti après m’avoir raconté son histoire. Il est mort la semaine dernière dans des circonstances étranges, et à côté de là où il était, on a trouvé des traces... les traces visibles d’une charrette.

Épinac, le 14 janvier 2022

1- Allusion à peine voilée à l’un des plus grands auteurs de “Contes noire”, Abraham Merritt (1884-1943), l’un des inspirateurs de Howard Philipps Lovecraft.

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