Gazette n°388
mercredi 21 septembre 2022
sponsorisée par Morfal Canin

Paul Nizan, lorsqu’il écrit “Les chiens de garde”, fait une allusion politique, ça va de soi, et non zoologique.
Pourtant on ne se préoccupe pas assez de ces pauvres animaux, dont l’unique fonction est de protéger les propriétés mobilières.
Quelle est donc la journée type d’un “chien de garde” ?

UN REPAS BIEN MÉRITÉ

L’autre jour, je n’avais pas envie de faire grand-chose ; aussi je me suis alors intéressé à mon voisin d’en face, ou plus exactement à son clebs. Je l’appellerais Antoine pour plus de commodité, et en plus ça lui va bien.
Il était vers 6h45, et je prenais mon café sur la terrasse de mon café-librairie. J’avais en main la page 3 de mon Canard enchaîné hebdomadaire lorsque je perçus un bruit dans la haie qui sépare le Fort Knox du voisin, de la route.
Négligemment, je tournai la tête pour voir ce que c’était.
C’est là que je vis ce doux animal, avec ses beaux yeux injectés de sang et ses crocs blancs tout mouillés de bave.
— Hy[1] Antoine ! fis-je joyeux.
En réponse j’eus droit à une sonate pour aboiements et grognements en fa majeur.
Ça commençait bien, aussi je décidai d’étudier le psycho à pattes durant cette journée-ci.
Je regardai attentivement ses allées et venues.
Vers 8h15, voisin vint lui donner son repas : un yaourt brassé nature. J’avais reconnu le pot de loin, étant donné que je suis moi-même un accroc au yaourt brassé nature. Antoine se précipita dessus et boulotta même le pot avec gourmandise.
— Bé mon gars, tu cannais la morgane !
Avec entrain, il me fit un bœuf à sa façon en vocalisant moult borborygmes canins.
Personnellement, je ne lui tenais pas rigueur de ses réparties grognantes, on lui avait lavé le cerveau pour le rendre ainsi. Aussi, je m’en amusai plus que ne m’en offusquai.
Vers 10h40, plus ou moins, je vis ma douce factrice venir délivrer missives et factures à voisin. Elle s’approcha du portail en béton de trois mètres de haut pourvu de fils barbelés acérés. Le chien des Baskerploucs se rua alors sur l’entrée, en menaçant de ses babines furieuses la préposée au “délivrement”.
Je la vis jeter d’un geste leste et furtif lesdits plis pour s’enfuir immédiatement loin du fauve canidé.
Elle avait survécu une fois de plus !
À midi, je me fis un léger sandwich jambon tomate concombre gruyère œuf salade... au poivre.
Alors que je me sustentai, la pauvre bête m’émut quand j’aperçus ses yeux envieux, alors pacifiques, qui me fixaient. Mais un léger filet de bave coulait toujours entre ses canines. C’était un peu comme un mélange de l’abbé Pierre en prière et de Zemmour en pâmoison devant un migrant.
— Désolé, Antoine, j’ai que ça pour grailler aujourd’hui.
Évidemment, il me gratifia d’une reprise de son concerto pour bave et orchestre non moderato vocce.
C’est vers 17h20 que le voisin revint vers lui, avec cette fois une banane.
Je ne sais pas si c’est le souvenir de mon repas ou un ressentiment d’injustice, mais Antoine lui sauta au cou et l’égorgea promptement.
Il y eut à peine un cri, mais beaucoup de sang répandu. Ça me rappelait une scène dans Cujo, avec ce Saint-Bernard enragé qui trucidait follement voisins et autres quidams.
Avant de fermer la boutique, je vis Antoine en train de tortorer une jambe de son ex. Ce devait être meilleur qu’une banane à le voir si joyeux dans l’excitation de ses agapes.
Mon étude prit fin à ce moment-là, sur ce drame gastronomique.

Épinac, le 21 septembre 2022

1- Prononcez “Aïe”... l’anglais a ce je ne sais quoi de plus sympa dans cette interjection.

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