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“Je marchais dans une avenue très large. Des voitures et des tramways, dans un état pitoyable, circulaient sur la chaussée défoncée. Les bâtiments étaient sales. Certains immeubles, vétustes et délabrés, semblaient vides. Des doubles fenêtres les protégeaient du froid, mais elles donnaient aussi aux lieux un caractère secret. De l’un de ces immeubles gris, mystérieux, assourdis par la neige, j’ai vu sortir une femme. Elle a marché vers moi d’un pas lent, presque aérien, qui contrastait avec le mien, si lourd. Quand nous nous sommes croisés, j’ai pu détailler à loisir sa beauté et son élégance. Elle arborait une somptueuse robe de couleur crème, cousue dans une étoffe lourde ornée de passementerie, brodée de fleurs d’argent, très cintrée à la taille. Une robe qui me semblait copiée sur celles qui pullulaient à la Cour des tsars au milieu du dix-huitième siècle. Parée d’une simple rose piquée dans ses cheveux, elle ne portait aucun bijou, ni perle ni diamant. Son visage rayonnant, son corps gracieux, éclatant de santé et de vitalité, ses yeux vifs, malicieux, témoignaient de son goût de la fête. Mais son teint était blanc, livide comme celui d’une prisonnière qui n’a pas vu la lumière du jour depuis des années.”
Se rendait-elle à une fête costumée ? Peu probable, en cette fin de matinée ! En revenait-elle ? Rentrait-elle chez elle, après avoir passé la nuit avec un homme ? L’insolite rencontre avec cette dame d’un autre siècle m’amenait à me poser toutes sortes de questions. Sous le ciel gris d’ardoise, sur les pavés blanchis par les flocons, elle me permettait aussi de penser à autre chose qu’à la défunte de l’église [...]

(extrait de “Saint-Pétersbourg”)