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DE LA MÉDUSE...

Naufragé de la Méduse, après une année de malheur et de privations, je rentrai dans le sein de ma famille, pour y rétablir ma santé délabrée, et attendre les ordres du gouver- nement. Le souvenir des évènements désas- treux dont j’avais été victime et témoin, occupait souvent ma pensée ; mais certes j’étais loin de prévoir que je mettrais un jour le public dans ma confidence, et que j’armerais de la plume une main qui n’a connu que l’épée. Tout à coup les trom- pettes de la renommée se font entendre, et portent le nom de MM. Savigny et Corréard jusque dans le fond de ma province ; les journaux ne parlent que de la Méduse, de son naufrage et de l’infortuné radeau. La sensibilité de tous les Français est justement émue ; des listes de sous- cription sont ouvertes, on s’empresse de les remplir ; une foule de noms augustes viennent grossir les pages du Moniteur ; que dirai-je ! [...]

...À GÉRICAULT

I

Il ne semble pas que Géricault ait fait aucun ouvrage très important pendant les quelques mois qui s’écoulèrent entre son retour de Rome(1) et le moment où il commença la Méduse. Le train d’artillerie que l’on a vu longtemps chez M. le comte d’Espagnac, d’une composition si originale, d’un dessin si hardi, d’une exécution si vive, est peut-être de cette époque, mais je n’oserais l’affirmer. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d’établir la chronologie des œuvres de Géricault, sur lesquelles on ne possède pas de renseignements précis, car sa vie fut très courte, son développement très rapide, et il atteignit presque d’emblée sa plus grande force. [...]

(1) Ayant échoué au Grand prix de Rome en 1816, Géricault part tout de même en voyage en Italie, à ses frais. Il en revient en 1817.