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JEAN-PIERRE

Nous avions pris l’habitude le docteur V et moi après nos derniers patients de nous retrouver dans son cabinet où je lui rendais compte de mon travail avec ceux qu’il m’avait confiés. Nous n’abusions pas du vocabulaire de psychanalyse ni du Bourbon qu’il me versait avec parcimonie et après avoir demandé si je ne repartais pas en voiture.
Ce soir-là au lieu de me dire : « Alors ? » formule habituelle et lapidaire qui servait de coup d’envoi à mes récits, il me confia, fait exceptionnel, ce qu’il venait d’entendre d’un patient. Un marocain qui paraissait très âgé, mais dont j’appris que nous étions nés la même année.
V le recevait depuis trois ans sans que son patient n’ait fait la moindre allusion au trauma qu’il venait de lui révéler.
A douze ans il s’était trouvé enseveli avec son jeune frère de six ans durant le tremblement de terre d’Agadir. Tous deux séparés par une cloison grillagée, le jeune frère étant en contrebas éclairé le jour par une fente au travers des tonnes d’éboulis. Ils crièrent pendant des heures sans être entendus. La première nuit, le petit se plaignit d’être mordu. Aux premières lueurs du matin, l’aîné aperçut son petit frère terrorisé se débattant avec deux rats. Etant d’une famille très croyante, il pria, implora Dieu d’épargner cette fin atroce à son cadet. Les rats disparurent par où ils étaient venus. Mais la deuxième nuit, les hurlements de l’enfant redoublèrent, et les rongeurs aussi ; l’aîné prosterné implora Dieu toute la nuit, tâchant de couvrir les cris par ses obsécrations. Aux premières lueurs du jour, il vit les rats finir leur repas.
Je devinais aux efforts de V pour résumer cette atroce histoire que son patient n’avait pas dû lui épargner les détails. [...]