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Luxure sanglante

Encore deux personnes, et c’est son tour. Deux fois personne, c’est pas grand’chose. Quant à son tour, n’en parlons pas, puisqu’il consiste à rester immobile devant l’étal à fixer l’entame du rumsteck qu’il convoite, persuadé que s’il lâche du regard cette entame, il lâche le morceau. C’est bien là son occupation favorite : jouer avec les situations et avec les mots. Il appelle ça “verbaliser sans procès”.
Plus qu’une fois personne maintenant. Et c’est un rognon de veau qu’elle veut. Ouf ! Il lâche l’entame du regard.
Il s’avise alors que c’est une femme, jeune, dont la robe en satin vert pomme, taillée dans le biais, épouse les rondeurs et suggère en tremblant le creux de ses formes mouvantes. Ce petit bout de femme aurait tout de même été plus séduisant à contempler que son entame de rumsteck. Sans doute, mais faut savoir ce qu’on veut. D’ailleurs rien n’est perdu. L’apprêt d’un rognon de veau est un travail délicat qui prend du temps, et ce n’est pas le temps qui va lui ravir l’entame. À moins que la dame au rognon en profite et l’ajoute à son panier ? Ce serait étonnant. Elle y viderait tout son porte-monnaie. De toute façon, c’est trop tard. Maintenant qu’il a lâché sa proie de chair crue, il ne peut plus rien sur elle. Qu’il en profite pour contempler cette proie de chair vive en mouvement. Et tandis que le boucher sort de son écrin de graisse blanche un vrai joyau de rognon d’un beau marron rose pâle, du regard il vagabonde, de la femme au boucher, du boucher au rognon et du rognon à la femme. [...]