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I

Le fait que vous autres ouvriers êtes forcés de passer votre vie dans la misère, que vous êtes condamnés à un travail pénible, infructueux pour vous, alors que d’autres, sans aucun travail, jouissent du produit de votre labeur, que vous êtes les esclaves de ces hommes, quand cela ne doit pas être, ce fait émeut quiconque a des yeux et du cœur.
Mais que faire pour que cela change ?
Le moyen le plus simple et le plus naturel, celui qui s’offre avant tout et s’est offert de tout temps, vous paraît être d’enlever par la force à ceux qui vivent de votre travail ce dont ils jouissent illégitimement. Ainsi, dans l’antiquité, agirent les esclaves à Rome ; au moyen âge, les paysans d’Allemagne et de France ; ceux de Russie, à plusieurs reprises, au temps de Stenka Riazine et de Pougatchev ; de même agissent parfois les ouvriers russes de nos jours.
Pourtant, ce moyen, considéré par les ouvriers opprimés comme le meilleur, non seulement n’atteint jamais son but, mais, au lieu d’améliorer leur sort, l’aggrave plutôt. Dans l’antiquité, lorsque le pouvoir était moins bien armé qu’aujourd’hui, on pouvait encore espérer le succès de ces révoltes ; mais aujourd’hui, lorsque le gouvernement prend toujours la défense de ceux qui ne travaillent pas et détient entre ses mains d’énormes sommes d’argent, les chemins de fer, les télégraphes, la gendarmerie et l’armée, toutes les tentatives de ce genre se terminent invariablement, comme se sont terminées récemment les révoltes dans les gouvernements de Poltava et de Kharkov : par le supplice et le martyre des révoltés ; et la domination des oisifs sur les travailleurs ne fait que se consolider davantage. [...]