Partager

I

Je ne tiens pas boutique. Je vis de ma plume. J’écris des histoires. Plus atroce l’une, plus atroce l’autre.
Scrupuleux de nature, au début le remord bourrelait ma conscience. N’étais-je pas en train de brader mon génie ? Et si j’allais faire de mes lecteurs des meurtriers ?
Si du génie j’ai, qu’il regimbe, me suis-je dit.
Quant à pervertir le public, on ne m’a pas attendu. Que je me taise, d’autres parle ront.
D’ailleurs si je pousse au crime, c’est à visage découvert que je pousse.
Qu’on m’arrête. Je suis prêt à payer.
Personne ne m’arrêta. J’ai donc continué.
Récemment j’ai même acheté un studio pour y entreposer mes archives.
Car je ne travaille pas seulement devant mon écran à taper sur un clavier. J’écris aussi à la main pour mon plaisir et pour personne dans des cahiers qui s’entassent. De la plume de mon gros Montblanc qui ne quitte pas la poche droite de ma veste, j’y noircis des pages et des pages. Ce sont des bribes de romans, des trucs sans queue ni tête, des dialogues qu’échangent en privé tous mes petits moi intérieurs. Je repose ainsi mes méninges fatiguées par l’effort d’agencer meurtres sur meurtres, cadavres sur cadavres, intrigues sur intrigues. Car l’horreur ne se suffit pas. Il lui faut un suspens. Qui tienne le lecteur en haleine. Et qui me tienne sous les ordres du grand Moi supérieur, sorte de Führer, Heil Hitler ! qui méprise toutes les pauvres petites inconnues de mon équation personnelle.
Ces cahiers me détendent et me soulagent. [...]