Mystère sur la Lune
Fictions-Fantastique-Histoire
En ligne à ce jour :
“MYSTÈRE SUR LA LUNE
Chapitre 1
La photo
Greifswalder Oie, au nord-est de l’Allemagne, sur la mer Baltique, ce 20 juin 1944, c’est l’effervescence parmi les scientifiques, principalement.
L’un de ceux-là, et certainement le plus connu d’entre eux, Werner von Braun, paraît inquiet.
Il se tourne vers un autre homme, le Generalleutnant Max Engelmann. Ce dernier, de la Wehrmacht, a un visage plutôt avenant, l’œil pétillant de curiosité, plutôt petit et svelte, c’est sa fine moustache à la Clark Gable qui le distingue des autres.
— Max, le MW 18014[1] est prêt à être lancé, tu penses réellement que ton appareil va pouvoir prendre les photographies à l’heure précise ?
Max le regarde, sourire en coin.
— Il le faut, cher camarade, mais surtout, il ne faut pas que la SS soit au courant de mes activités… “trop civiles” et mystérieuses pour eux, et j’ai plutôt intérêt à ce que ça fonctionne… parfaitement.
— Tout de même, la vision qu’a eue cette femme, honnêtement, ça me paraît du folklore. C’est bien parce que tu es mon ami depuis si longtemps et que ce missile expérimental devait être lancé. Tu es sûr d’elle ?
— Elle est totalement fiable. Emma Swan a bien eu une vision de ce qu’il va se passer sur la face cachée de la Lune.
— Je l’espère pour toi, étant dans le collimateur d’Himmler…
*
11 septembre 1945, Kiev, capitale de l’Ukraine, un soleil radieux a enfin fait son apparition au-dessus de la ville. Un vieil immeuble ayant échappé aux bombes de la guerre qui s’est finie il y a plus d’un an. Des gens sont au troisième étage, dans un ancien appartement d’un universitaire juif qui a pu, fort heureusement pour lui et les siens, migrer aux États-Unis juste avant l’opération Barbarossa en juin 1941. Trois hommes, l’un assis devant une machine à écrire, en train de taper ce qu’il entend, il est petit et plutôt maigre, il porte des lunettes rondes, il a l’air concentré par une angoisse qui lui fait perler quelques gouttes de sueur sur son front dégarni ; un autre, habillé en civil, debout, plutôt de grande taille, le visage sec et sans expression visible, sauf peut-être une rage contenue en agitant des épreuves photographiques au nez du troisième personnage ; lui, est assis sur une chaise, les mains attachées dans le dos et les chevilles à celles de la chaise, il est habillé d’un vieil uniforme de la Wehrmacht taché de gouttes de sang, son visage tuméfié reste impassible, il lève sa tête vers son interrogateur, sa fine moustache à la Gable toujours soignée.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
L’homme debout lui décoche une autre baffe qui fait pivoter sa tête.
— Comment ça, tu ne sais pas ce que représentent ces photographies ?
L’Allemand lui sourit, provocateur.
— En tant que professionnel de la photographie aérienne, je dirais… une mauvaise photo truquée.
— Tu m’agaces, le nazi !
— Je n’ai jamais été nazi…
Il reçoit une autre baffe cinglante.
— Tu as participé à cette guerre d’agression… tu es donc un nazi pour moi.
*
Un an plus tard, 22 août 1946, à Gorodomlia, sur une petite île du lac Seliger qui ne mesure que 3km sur 1,5, à environ 350km au nord-ouest de Moscou, un homme marche en direction d’un des six bâtiments d’habitation en bois de deux étages. Il est plutôt de petite taille et de belle allure, surtout avec sa moustache à la Gable. Mais à son air, on a l’impression d’une déception.
Il pousse une porte et entre dans une pièce, sobrement installée ; deux lits de fer et leur léger matelas, de vieux draps qui grattent ; une armoire en métal ; une table et deux chaises en bois.
L’homme retire sa veste et l’accroche au clou planté dans le bois de la fine cloison et qui sert de porte-manteaux.
Il pousse une porte à sa droite.
Un jeune garçon d’une douzaine d’années est assis, en train d’étudier un livre posé sur la table. Il est très concentré, retenant sa tête d’une main, un crayon qu’il fait tourner dans sa bouche.
— Johann, ça va, tu t’en sors avec la théorie ?
Le garçon, qui n’avait pas entendu son père rentrer, se lève d’un bond et court vers l’homme.
— Papa… Einstein a-t-il vraiment existé ?
Son père l’accueille dans ses bras.
— Mais non seulement il a existé… mais il existe toujours ! Il est aux États-Unis, à Princeton. Il a échappé aux fanatiques, juste après 33… Je suis certain qu’il est pour quelque chose dans les bombardements de l’an dernier sur le Japon. [2]
Soudainement, son fils s’aperçoit du regard vague de son père.
— Ah ? Mais dis, papa… que s’est-il passé avec le commandant Iouri ?
— Sur les ordres de Staline, notre projet pour aller voir ce qu’il s’est produit en juin 44 est à l’eau. Et ce n’est pas le MGB[3] qui va contredire le Tsar rouge.
— Pourtant, sur les photos, on voit bien cet éclair qui illumine la surface de la Lune depuis la face cachée, c’est incompréhensible.
— Je sais, Johann... mais comprendre Staline... il “veut” des missiles, et en plus... pires que ceux de von Braun ! Il va falloir patienter, mon fils.
Chapitre 2
Les données
Baïkonour, en Union soviétique, le 4 octobre 1957. Un jeune ingénieur chargé de calculs balistiques est en train d’effectuer quelques derniers pointages, lorsqu’un homme d’un certain âge se dirige vers lui.
— Alors, camarade Engelmann, tout est bon ? Korolev[4] veut être certain des résultats, le temps risque de se couvrir.
— Oui, voilà camarade Totiev ! Les instruments donneront d’excellents résultats, j’en suis persuadé.
— Bien, bien, au fait, ta mère a des nouvelles de ton père ?... J’ai entendu dire qu’il est à Berlin.
Johann Engelmann prend un air triste à cette question.
— Il a été tué.
— Qui ?
— Les Américains, il y a deux semaines, à Checkpoint Charlie.
— Merde ! Le représentant du KGB est déjà au courant ?
— Pas encore… mais il m'a déjà convoqué.
L’homme, un brin inquiet, repart sans rien dire, avec les documents fournis par le jeune ingénieur.
*
Deux jours plus tard, Johann téléphone à sa mère, qui habite toujours dans le vieil appartement de Moscou, octroyé à sa famille par les autorités, avant-guerre.
— Maman, j’ai besoin de l’aide de grand-père Joukov, le KGB m’a pris la tête à cause de la mort de papa, à Berlin.
— Tu sais que ton grand-père est toujours chatouilleux quant à notre famille… et sa position de ministre de la Défense est aussi l’objet de l’attention de ses ennemis staliniens, surtout depuis le XXᵉ congrès [5] !
— Maman ! J’en ai vraiment besoin.
— Bon… je vais faire mon possible. Sinon, tu as toujours les photos en ta possession ?
— Bien sûr, maman. D’autant que la mission a été un succès.
*
26 octobre, banlieue de Moscou.
Khrouchtchev, Korolev, Joukov et le jeune Johann sont réunis dans le salon d’une discrète datcha de Barvikha, secteur de Moscou dédié à l’élite du régime depuis les années 30, pour la tranquillité des hauts responsables de l’URSS.
Le tapis moelleux et le décor bourgeois de la pièce entretiennent une atmosphère propice à cette entrevue très confidentielle.
— Alors, camarade Joukov, tu nous avais caché ce petit-fils !
— J’y étais forcé, étant donné la patrie de son père… Svetlana a toujours su me rendre fou, comme sa grand-mère, ma pauvre Innochka.
— Inotchka Dimitriovna… la même qui participa au coup d’octobre 17 ?
— Oui, camarade Khrouchtchev.
Le président se tourne vers le jeune Johann, d’un air respectueux, en lâchant un nuage de fumée de son cigare. Il en profite pour étudier rapidement l’attitude de celui-ci.
— Eh bien, mon jeune camarade, voilà une filiation dont le secret t’a certainement évité le pire.
Johann ne répond rien, tellement anxieux de savoir ce que pensent vraiment Khrouchtchev et Korolev et ce qu'ils vont décider. Car il le sait, il faut vraiment aller voir ce qu’il s’est passé sur la Lune en 1944, surtout que les mesures prises par le Spoutnik ont révélé des résultats bien plus extraordinaires que Johann aurait pu s’attendre à découvrir.
— Merci, camarade président, mais, et pardonnez-moi mon impatience… le résultat des données que nous a fournies le Spoutnik semble corroborer quelque chose d’étrange… qui a dû se passer en juin 44, sur la face cachée de la Lune.
Khrouchtchev, rassuré par la filiation de ce jeune Soviétique, pourtant fils d’un Allemand mais d’une lignée russe assez impressionnante à ses yeux, reste pensif de longues minutes.
Mais c'est Korolev qui intervient, lui qui était resté silencieux jusque-là. Il lève un doigt affirmatif.
— Il nous faut maintenant passer à la vitesse supérieure... envoyer un engin spatial “sur la Lune” ! D’autant que les Américains, selon les sources que m’ont communiquées le KGB, vont envoyer dès le début de l’année prochaine leur propre satellite !
Khrouchtchev se tourne vers Joukov qui ne connaît rien à ses histoires de satellites et autres machins spatiaux, et qui reste impassible.
— Maréchal, il vous faudra bientôt faire Stalingrad sur la Lune !
Chapitre 3
La famille
27 octobre 1957, dans l’une des larges avenues de Léningrad[6], à l’entrée d’un vieil immeuble, un homme pousse la porte le plus discrètement possible. Il a une soixantaine d’années, le visage marqué par la vie et par sa position… dans l’armée rouge.
Il appuie sur le bouton pour appeler l’ascenseur.
Il attend…
Au bout de longues minutes, ne voyant pas la cage arriver, il perd patience.
Il regarde par-dessus son épaule s’il n’y a personne.
“Bon, je monte à pied… et merde !” pense-t-il.
Il a encore de beaux restes, aussi il grimpe les huit étages avec entrain.
Arrivé enfin, il repère la porte de l’appartement où il souhaite aller.
« Appartement G… Ah oui ! »
Il frappe mollement et attend qu’on lui ouvre.
En effet, des pas traînant sur des patins[7] ; et le visage d’une femme d’une quarantaine d’années apparaît.
— Tiens, père… que fais-tu ici ?
Son visage est légèrement inquiet.
— Je peux rentrer, cama… Svetlana ?
— Bien sûr, père… il y a quelque chose de grave ?
Il entre à la suite de sa fille, restant silencieux pour le moment. Il regarde le piteux décor du couloir, la porte fermée des toilettes, le portrait photographique d’un homme assez petit, rondouillard, une moustache à la Clark Gable et le regard inquiet, la porte ouverte sur une chambre et enfin la pièce principale. Une table en bois, très simple, deux vieilles chaises, un pauvre vaisselier, la photo du mariage d’une jeune femme et d’un homme assez grand, l’air sombre ; à côté des mariés, un homme assez petit, moustache à la Clark Gable, avec derrière, un pope qui cache son visage avec une capuche[8].
— Et dire que tu ne m’as même pas invité à ton mariage, Svet.
— Je sais, mais tu te rappelles que mon mari, Hans, venait de réussir à échapper aux nazis, laissant son père à ses recherches photographiques, et que toi, tu étais aux ordres du tsar… Staline. Et que surtout, tu nous avais laissées toutes seules, ma mère et moi.
Le visage de Joukov se rembrunit.
— Oui… je sais. Inotchka… je ne l’ai pas oublié, tu sais… et Hans… oui… tu as raison, ma fille. Hans qui a fait fuir les tchékistes[9] qui te violaient, et lui, qui malgré ses seize jeunes années.
Il se laisse presque tomber sur l’une des chaises, maussade.
Sa fille rapproche une chaise et s’assied à côté de lui. Passe un bras derrière lui et le serre contre elle.
— Oui... Hans qui venait de franchir la frontière à Stołpce.
Elle pleure.
— Allons, Svet… Heureusement que tu étais là… je veux dire… pas ailleurs. Hans t’a sauvé. Je leur ai fait payer ce crime.
Il laisse un blanc passer. Joukov met sa main sur la main de sa fille.
— Mais pourquoi Max, après ?... Il faisait partie des nazis !
Sa fille se lève d’un coup, un air de reproche sur le visage.
— Non ! Et tu le sais très bien… il était militaire, pas “nazi”, il les a toujours détestés et combattus. Il a même participé à l’attentat contre Hitler en juillet 44… et échappé de justesse à la répression féroce qu’il y a eu. Il a aussi, je te rappelle, début 1945, ici même, sauvé la vie de “ton” petit-fils… Maréchal Joukov !
Ce dernier reste silencieux, levant la tête vers celle de sa fille, essayant de nouveau de tout assimiler de cette longue histoire et de se rappeler.
*
12 novembre 1917, Pétrograd [10].
Un jeune soldat emmène en la portant une jeune fille, habillée en militaire, aussi. Il pousse la porte d’un appartement, au huitième étage d’un vieil immeuble situé dans une des larges avenues de cette ville qui venait de vivre une révolution en février et une prise de pouvoir en octobre.
— Gueorgui… je t’aime !
Il la regarde en souriant, d’un sourire tendre, presque naïf.
— Moi aussi, Inotchka, moi aussi. Ce que tu as fait au Palais d’hiver… restera dans les mémoires de la révolution.
Elle reste silencieuse en plongeant toujours ses yeux dans les siens, alors que dans le couloir qui mène à la pièce principale, il a déjà poussé la porte de la chambre et qu’il la dépose amoureusement sur le lit.
— Tu veux que je fasse du feu, Notchka ? ...
Elle fait signe que oui de la tête, se glissant, toute habillée, sous les draps pour enlever ses vêtements.
— … Je vais m’en occuper, ma douce.
*
Svetlana sort d’une vieille boîte en bois, ouvragée ; presque le seul objet qui ait de la valeur dans ce vieil appartement de ce vieil immeuble de Leningrad.
“24 juillet 1918, Moscou
Notchka,
Je ne peux plus être avec toi, je sais que notre bébé va naître, je t’enverrai de quoi subvenir à tes besoins et à ceux de cet enfant à naître. Mais la Tchéka[11] a un dossier sur toi qui ne présage rien de bon pour ma carrière, j’ai décidé de m’engager comme volontaire au 4ᵉ régiment de la 1ʳᵉ division de cavalerie de Moscou[12]. Notre amour restera secret, et j’espère que cet enfant te ressemblera plus qu’il pourrait me res…
Le reste de la lettre est brûlé.
— Tu te rappelles de cette lettre… père ?
Tremblante, elle la lui tend, en fixant ses yeux d’un regard d’amertume.
Il la prend, et relit ce qu’il écrivait alors.
Il déglutit, et croise le regard de sa fille, qu’il a abandonnée il y a près de quarante ans.
Elle ne le déteste pas, pourtant.
— Oui… je sais, mais maintenant, je vais aider ton fils… mon petit-fils. Le KGB ne l’embêtera plus. Ils m’ont séparé de mon premier amour, de toi… Ils ne me sépareront plus de rien désormais. Je te le jure !
Svetlana, dans un revirement profond d’amour filial, se jette dans les bras de Gueorgui Joukov, son père.
De longs instants, ils restent ainsi, enfin réunis dans le même sentiment d’abandon de leur rancune.
C’est alors que très gentiment, il la prend par les épaules et la regarde au fond de ses yeux embués.
— Mais, Svetlana, dis-moi, si tu le sais, que s’est-il passé à Berlin, avec le père de Johann ?
Chapitre 4
La Kneipe
Ce 19 septembre 1957, à Berlin, Max Engelmann a rendez-vous avec un homme à la célébrité naissante, qu’il avait rencontré peu après la guerre, en 1950, à Paris.
C’est dans un petit “pub” berlinois, une Kneipe, que Max attend l’auteur du roman “Le Pont de la rivière Kwaï”[13]. Il attend depuis une bonne heure en lisant un livre de Thomas Mann, une chope de bière sur la table.
— Alors, vieille fripouille, comment vas-tu ? dit le nouvel arrivant en souriant et en ouvrant les bras amicalement.
Max relève la tête, de son air digne, sa moustache à la Clark Gable toujours nette. Il le toise quelques secondes puis se lève en souriant.
— Tu étais où, Pierre ?
— À Londres, pour la première du film de David Lean.
— Fameuse histoire, j’espère pouvoir le voir rapidement ; mais ton ouvrage est déjà assez formidable !
Les deux se rassoient, alors que Pierre fait signe au barman pour qu’on lui serve une chope.
— Je te remercie, mais depuis cette nuit de 1950, après la parution de mon premier roman, grâce à ce bon René Julliard... faut-il le dire... cette nuit où nous avons parlé tant et tant... je savais qu’il y avait dans ton œil une question qui te taraudait.
Max, reprenant un sérieux... très allemand, le regarde profondément.
— Tu m’as deviné, Pierre. J’ai un...
Le garçon arrive avec une énorme chope de bière, la pose sur la table et regarde Max en posant la question silencieusement.
— Non... ça ira, jeune homme.
— Alors... mais dis-moi donc... si tu le veux toujours, Max !
L’ancien soldat de la Wehrmacht allonge sa main, porte sa chope à ses lèvres, puis raconte.
— Quand je me suis enfui d’URSS en 1947, en laissant l’enfant dont je m’occupais après la mort de mon fils, Hans, en novembre 1943 à Moscou... je suis parti avec un secret que je partage avec Johann...
— Pardon, Max, mais d’abord... comment pouvais-tu être à Moscou en 1943 ? Et qui est ce “Johann” ?
Max sourit, un peu triste.
— Non, c’est une très longue histoire... qui pourrait faire un roman... mais ce que je peux te dire, c’est que j’ai fini par devoir prendre soin de ce fils qu’a eu ma bru après avoir été violée par des sbires de Staline...
Il baisse la voix ; regarde à gauche et à droite, d’un œil inquiet.
— ...Hans, qui avait échappé aux SS en 1933... il était jeune mais déjà grande gueule et auteur de pamphlets politiques désapprouvés, tu penses bien, par le nouveau pouvoir. Bref... il s’est enfuit et au final il s’est marié avec elle en 1939... à Moscou... pour la réputation de cette Svetlana et son fils. Mais tiens-toi bien... ils se sont mariés devant un pope ![14]
Pierre Boulle, qui était en train de boire une lampée, faillit la recracher de stupeur.
— Un pope ?
— Chhhhh... Quoi qu’il en soit, je te dis, c’est une longue histoire. Mais le plus important, c’est que Johann détient un secret... un immense secret que très peu de gens... vivants... savent.
L’auteur à succès ouvre de grands yeux. Il se rapproche de son interlocuteur.
— Mais quel est ce secret si terrible, dis-moi.
— En juin 1944, Werner von Braun, qui travaille maintenant pour les Américains, a fait une expérience à laquelle il tenait énormément... pour préparer son projet fou d’envoyer des êtres vivants dans l’espace !
Pierre Boulle semble pétrifié d’étonnement. Un air de reproche se dessine sur sa figure.
— Tu te fous de moi, Max... un nazi travaillant pour les USA ? Et qui veut, qui plus est encore, envoyer des hommes dans l’espace ?
Convaincu d’avoir capté l’attention de son invité, Max se recule tranquillement sur le dossier de sa chaise, satisfait.
— En fait, sans doute d’abord envoyer un chien ou un singe... mais oui... mais tu ne veux pas savoir quel est ce secret ?
À cet instant, un homme court dans la rue en criant tout en désignant Max du bout du doigt.
— Achtung, die Nazis kommen zurück ![15]
Tout le monde autour des deux amis se tourne vers eux.
— Cet homme m’aura reconnu depuis Peenemünde, chuchote Max... je dois partir, tu es à quel hôtel ?
— Mais... mais... au Savoy.
Pierre Boulle est désarçonné de la tournure que prend ce rendez-vous.
— C’est trop grave, je te dirai cela dans ta chambre... ce sera mieux... pour tout le monde.
Il lui met une main amicale sur l’épaule en se levant.
L’écrivain ne peut que voir son ami, Max Engelmann, partir vers le point de passage que l’on voit un peu plus loin... Checkpoint Charlie.
Il se lève à son tour, essayant de se tenir comme il faut pour donner l’impression qu’il n’a rien à se reprocher, après tout.
Il va vers le comptoir.
— Was macht das ?
— Siebzig Pfennig, bitte.[16]
Soudainement, alors qu’il paye sa bière, un coup de feu retentit.
— On a tué le nazi ! crie l’homme en repassant devant la Kneipe.
Chapitre 5
L’interrogatoire
2 novembre 1957, à Baïkonour le temps est parfait et pour le lendemain, les spécialistes en météorologie annoncent une parfaite journée pour le lancement de Spoutnik 2, avec à son bord le premier être vivant terrestre dans l’espace ; Laïka.
Johann est convoqué par le chef du département politique, Vassili Iliouchenko.
— Camarade, je t’avais convoqué pour que tu me fasses un rapport de tes relations actuelles avec ton père adoptif, Max Engelmann.
— Oui camarade, justem...
— Laisse-moi finir, camarade ! Il se trouve que son assassinat a été confirmé être le fait d’un déséquilibré. Ce dernier a en effet été interrogé par les yankees, à Berlin, puis échangé pour être enfin questionné par nous.
— Pardon, camarade, mais, tu as dit “échangé” ?
— Ça ne te regarde pas... cependant, ses aveux confirment la version américaine.
Johann semble désorienté.
— Mais... que va-t-il devenir ?
Le chef du département politique fait un instant une moue désapprobatrice avant de répondre.
— Même si cela n’est pas de ta compétence, sache qu’il y a du travail à faire pour notre grand pays...
Johann, qui a déjà entendu des murmures sur les camps de travail, même après leur dénonciation par le nouveau pouvoir du premier secrétaire, Nikita Khrouchtchev, préfère ne pas s’étendre.
— Merci, je sais que tu as raison, camarade Vassili.
— Par contre, nous n’avons pas pu déterminer quel rapport Max Engelmann entretenait avec cet auteur occidental dont la presse bourgeoise fait ses choux gras en ce moment.
— Pierre Boulle ?
— Oui, tu peux m’en dire plus, camarade ? Ce serait tout à ton avantage.
— Bien sûr, mon père l’a rencontré à l’occasion de la sortie du premier livre édité de monsieur Boulle. Ils ont fait connaissance...
— Comment es-tu si bien informé alors que...
Vassili Iliouchenko s’interrompt tout seul.
— Que vous n’étiez pas au courant ? Mon père avait quelques raisons d’être discret, après son départ...
— Sa fuite... camarade... sa fuite !
— Oui.
Johann sourit poliment et reprend.
— Donc, c’était juste une rencontre intellectuelle entre deux hommes ayant fait et vécu des choses assez fortes durant la guerre.
— Oui... c’est justement pour ça que le KGB s’interroge, un ancien espion envoyé en Indochine sous le nom de Peter John Rule qui rencontre un ancien nazi...
Johann ne réagit pas, mais l’officier le regarde intensément durant une courte pause.
— ...pardon, officier de la Wehrmacht. Qui plus est cette histoire de photographies.
Johann se tait, le secret de ces photos est encore tabou.
Le chef du département politique reste assis, dévisageant le jeune homme comme s’il voulait percer le secret de cette histoire.
Soudainement, il se lève avec un large sourire.
— Bien, tu peux donc retourner à ton travail, l’affaire est close... et je tiendrai compte désormais de tes soutiens.
Bien que la phrase pourrait passer comme anodine, elle laisse Johann perplexe.
•
7 décembre 1957 c’est une clameur de joie à Baïkonour quand les ingénieurs soviétiques prennent connaissance de la dépêche de l’Agence Tass tombée la veille.
“Washington, 6 décembre. (Tass). Communiqué officiel. Aujourd’hui, à 11h45, heure à l’Est (19h45, heure de Moscou), le lanceur “Vanguard”, porteur d’un satellite artificiel américain de la Terre, a explosé lors de la tentative de lancement.
L’explosion a détruit la fusée et le satellite.
Selon les déclarations faites à la presse américaine par des représentants du ministère de la Défense, une nouvelle tentative de lancement d’un satellite ne pourra être entreprise avant trente jours.”[17]
Chapitre 6
L’empreinte
Dès le 2 février 1958, deux nations désormais ont le pouvoir de mettre des satellites en orbite. Les États-Unis viennent en effet de lancer Explorer 1.
Mais c’est en janvier 1959 que les événements se précipitent.
Alors que la sonde Luna 1 devait faire des relevés autour de la Lune en les transmettant en direct à la Terre avant de s’y écraser, elle manque son objectif de près de six mille kilomètres et se prépare à être le premier objet humain à tourner autour du Soleil.
— Johann, je suis désolé, mais nous ne pourrons pas faire les relevés prévus au-dessus de la face cachée de la Lune... Luna 1 a eu une erreur dans le système de guidage. Par contre nous n’avons détecté aucun champ magnétique.[18]
L’ingénieur Léonid Lievov semble plus contrit que son jeune assistant.
— Merci camarade Lievov, j’en ai parlé avec Sergueï Korolev, je dois le voir à ce sujet et j’ai bon espoir pour la suite.
L’ingénieur paraît stupéfait.
— Et je n’ai pas été prévenu ?
— Eh bien, si... je te préviens, camarade Lievov.
*
La réunion allait commencer, et déjà Sergueï Korolev se penche à l’oreille de Johann.
— Camarade Engelmann, fais attention à toi. On a un troisième meurtre sur les bras, c’est l’ingénieur Kaspar Lievov qu’on a retrouvé allongé dans son canapé ; sans vie.
— Comment ça, “le troisième” ?
— Désolé camarade, l’ordre de ne rien te dire vient “d’en haut”.
Disant cela, le directeur de l’agence spatiale soviétique désigne le haut avec son index tout en regardant fixement le président de cette séance.
— Mais pourquoi ?
Korolev, pour toute réponse, ferme les yeux un instant.
Au même moment, Nikita Khrouchtchev, qui préside à cette réunion, se lève.
Autour de la table, sont réunis outre le camarade Khrouchtchev ; le maréchal Gueorgui Joukov, stratège militaire et grand-père secret de Johann ; Sergueï Korolev, concepteur en chef du programme spatial ; Mstislav Keldych, scientifique capable d’évaluer la portée des photographies ; Alexandre Chelepine, patron du KGB, chargé de la sécurité du secret et bien sûr Johann Engelmann, le détenteur des photographies de 1944 et de leur histoire.
Le camarade Khrouchtchev prend la parole, sur un ton ferme.
— Camarades, tout d’abord, sachez que tout ce qui est dit ici, reste ici. Si vous avez une question, elle sera prononcée, uniquement, à notre prochaine réunion. Toute fuite serait mortelle pour celui qui s’y risquerait.
Tous, sauf Johann, le regardent d’un air pétrifié.
— J’ai une révélation extraordinaire à vous transmettre ; en juin 1944...
*
La discussion a été très animée, surtout après qu’ils aient vu les photos, toutes étalées sur la grande table, présentées pour la première fois à tous, par Johann. Et c’est dans le léger brouhaha de cette fin de réunion que Nikita Khrouchtchev conclut.
— Bien, il en ressort que nous sommes d’accord, avant la prochaine décennie, nous saurons si des “visiteurs” extraterrestres se sont posés ou écrasés sur la Lune... ou quel que ce soit d’autre.
Korolev demande poliment la parole.
— Oui, camarade Korolev ?
— Ce ne sera pas Luna 2, mais Luna 3, qui est programmée pour la fin de cette année, qui sera le prétexte pour découvrir la vérité.
Khrouchtchev, d’un air mystérieux, et s’allumant enfin un cigare, toise l’assistance.
— La “vérité” sera celle que je déciderai.
Il se penche vers son voisin de table, Johann, lui parlant à voix basse.
— Mon jeune camarade, je dois te parler... en tête à tête.
*
Tous sont repartis, sauf Johann et Khrouchtchev assis dans un coin.
— Viens t’asseoir ici, nous serons mieux pour discuter.
Bien installé dans un large fauteuil, une bouteille et un verre de cognac arménien à côté de lui, il croise les jambes, détendu.
— Oui, camarade, répond Johann.
— J’ai entendu que Korolev n’a pas su garder sa langue... j’avais demandé que tu ne sois pas dérangé par ces histoires de meurtres.
Johann s’assied, l’air inquiet, désormais.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, et pourquoi un tel mystère à mon égard ?
Khrouchtchev se racle la gorge, boit une gorgée de cognac et semble hésiter avant de répondre.
— C’est que l’on a retrouvé une empreinte, dès le premier meurtre, celui du second de Vassili Iliouchenko... que tu as déjà rencontré.
— Une “empreinte” ? Mais... ?
— Une de celles de ton père.
— Max ?
— Non... ton “vrai” père !
Chapitre 7
L’informateur
Il y a déjà quelques mois que Johann, lors de son entrevue particulière avec le Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev, a appris que son père biologique était toujours en vie.
Secoué par la révélation il n’avait pu que lui poser une question.
— Pardon, camarade premier secrétaire... peux-tu me révéler son nom ?
Khrouchtchev avait eu un léger sourire, satisfait sans doute de la précaution de langage du jeune homme.
— Youri Tchékho, ancien collaborateur de l’OGPU[19].
Il s’était tu, se demandant s’il aurait à répondre à une autre question de la part du jeune scientifique. Mais Johann était resté sur cette simple réponse, d’un air mystérieux.
— Merci, camarade Khrouchtchev.
*
C’est le 30 juillet 1959 que deux nouvelles se télescopent dans la vie de Johann Engelmann.
Au petit matin, à son nouveau bureau personnel qu’il a obtenu pour les raisons que le lecteur sait, il apprend que Zhang Weiguang, un correspondant chinois qui participait avec lui à la préparation de la mission de Luna 3, était remercié à la suite du différend sino-soviétique[20].
“C’est dommage, il m’aurait bien aidé à préparer la mission” se dit-il sans plus, il est bien loin des relations diplomatiques.
Mais, alors qu’il s’apprête à se mettre au travail sur des calculs différentiels compliqués concernant les futures prises de photos que devra faire Luna 3 lors de sa mission sur la face cachée de la Lune dans quelques mois ; il reçoit un coup de téléphone.
Il décroche.
— Allô ?
— Bonjour monsieur Engelmann, vous m’aviez demandé de vous téléphoner lorsque votre voiture serait prête... elle l’est.
Johann, qui certes était au courant du code, paraît un instant surpris, avant de répondre très naturellement au téléphone.
— Merci camarade, je passerai la prendre après mon travail.
Il raccroche le combiné, satisfait... avant de se repencher sur ses calculs.
*
Au garage de l’atelier de réparation automobile de Baïkonour.
— Salut Venz’, alors... cette voiture ?
L’homme devant Johann, assez petit, une grosse moustache à la Staline, et court sur pattes**,** le prend par la manche et lui parle à voix basse.
— Au sujet de ce Youri, qui se fait passer pour un certain Frantz Weber, il s’est installé à Leninsk, comme chauffeur-livreur. Je sais qu’il te surveille, je l’ai vu te prendre en photo dimanche dernier.
À ces derniers mots, Johann tressaille ; évidemment, il s’y attendait, mais entendre confirmer l’hypothèse à haute voix fait que la possibilité devient une réalité. L’homme lui veut quelque chose.
— Tu crois qu’il se renseigne juste ou qu’il prépare un mauvais coup contre moi ? Après tout, il est soupçonné de trois meurtres.
— Je sais... mais je ne peux pas te confirmer ou t’infirmer quoi que ce soit pour le moment à ce sujet. Tu veux que je le signale à la sécurité... au camarade Iliouchenko ?
Johann réfléchit quelques instants.
— Non, après tout c’est mon père... biologique. Je ne sais pas pourquoi il voudrait ma mort, et surtout pourquoi il aurait tué Natacha Verbinsk, la secrétaire de Kaspar Lievov ; Anton Panentchenko, le portier de mon immeuble et aussi Kaspar Lievov, mon ancien supérieur hiérarchique.
Tout sourire, Venceslas, après avoir regardé de droite et de gauche, lui reprend la manche pour lui susurrer à l’oreille.
— Eh bien, je le sais... Johann.
Ce dernier se recule de surprise.
— Ah ?
Juste à ce moment-là, un mécanicien passe entre deux voitures en cours de réparation. Venceslas hurle presque.
— Oui, camarade ! Votre Moskvitch-402 est comme neuve...
Venceslas Noutchev jette un œil au mécanicien qui justement s’en va.
— Alors ? chuchote Johann.
— C’est grâce à l’un de mes contacts que j’ai pu l’apprendre... ton Youri s’était entiché de Natacha Verbinsk, évidemment pour lui soutirer les informations dont il avait besoin et il a rompu... définitivement. Le portier, à ce que j’ai pu savoir, a surpris le chauffeur-livreur en train de te prendre en photo et il l’aurait menacé de le dénoncer au lieutenant-colonel Iliouchenko ; quant à Kaspar Lievov, figure-toi qu’il te détestait cordialement...
Venceslas sourit à Johann, qui lui ne semble ne pas être surpris.
— Je l’avais deviné, suite à une petite altercation que j’avais eue avec lui au début de cette année, mais ce n’était rien de bien grave...
— Eh bien, ta “petite altercation” l’a semble-t-il réellement agacé, il voulait vendre à Youri quelques précisions sur ton curriculum vitae !
Johann perd son sourire d’un coup.
— Salopard ! dit-il d’une voix un peu trop forte.
Venceslas se fige, inquiet. Il regarde de tout côté si quelqu’un aurait pu l’entendre, avant de rétorquer.
— ...Ça c’est sûr, camarade... celui qui t’as vendu cette voiture en était un beau spécimen !
Refaisant la même vérification et s’apercevant que personne alentour n’avait réagi, il soupire et chuchote.
— Décidément, Johann... toi et la discrétion, ça fait deux.
Le jeune scientifique rougit un peu.
— Désolé, Venz’, je te remercie.
— Oui... on voit ça ce soir ?
— Chez moi, pas de souci.
Chapitre 8
Le papa
Johann, le soir du 30 juillet 1959, attend son informateur pour lui régler ce qu’il lui doit de ses émoluments.
Le vieux fauteuil qu’il a récupéré de son “père”, Max Engelmann, lui tient lieu de tanière. Il y est enfoncé, une tasse de thé à la main, face à la porte.
“Comme toujours en retard, Venz'”, pense-t-il.
Un coup sur la porte le “réveillle” de sa torpeur. Un coup bizarre, pas comme quelqu’un qui frapperait normalement ; d’autant qu’il y a une sonnette.
Johann se lève et va prendre son Luger P08 dans le tiroir de son bureau à côté de lui.
— Qui est-ce ?
— Veeeeenzzzzzzz.
La voix qui lui répond semble sortir d’outre-tombe. Il ouvre précipitamment, le flingue en main.
Mais c’est un moribond qui lui tombe dans les bras. Venceslas a les mains rouges et sa chemise bleue est tachée de sang juste en dessous de son cœur.
— Que s’est-il passé, Venz’ ?
— Youri...
— Quoi Youri ?
— Il est... est le... le porte... porte flingue... de...
— De qui... dis-moi Venz’ !
— Deeeee...
La tête de Venceslas tombe en arrière dans un dernier râle.
*
Quelques jours plus tard, le 5 août, alors que Johann commence à enfin finir les préparatifs du système photographique secret pour la mission de Luna 3, prévue en octobre de cette année ; son téléphone de bureau retentit. Il décroche, mécaniquement.
— Allô ?
— Bonjour camarade Engelmann...
La personne qui lui parle a un accent étrange ; un mélange d’allemand et de russe.
— Bonjour, camarade... ?
— Tchékho... Youri Tchékho !
Johann se fige, serrant le combiné dans sa main comme si c’était le cou de son interlocuteur.
Il baisse un peu la voix, mais son ton est grinçant.
— Tu oses m’appeler ? Toi le violeur de ma mère... l’assassin de mes collègues et de mon ami Venceslas.
Youri, lui, a le ton de quelqu’un de sûr de lui, presque empathique.
— Je dois te voir au plus tôt, mon cher fils. Je dois te dire la vérité.
— Mais laquelle, par tous les saints !
L’expression lui a échappée, et dans sa fureur, sa voix était suffisamment forte pour être entendue au-delà des vitres de son bureau.
Il lève la tête et s’aperçoit que plusieurs personnes le regardent les yeux plissés, inquisiteurs.
Il baisse le ton de sa voix qui reste grinçante.
— On se voit chez moi, ce soir. Viens sans arme, sinon...
C’est presque en riant que Youri acquiesce au rendez-vous fixé.
— Bien, fiston... à ce soir.
*
Le soir même, Johann, toujours enfoncé dans son fauteuil, mais cette fois avec son Luger sur les genoux ; un verre d’Oban en main.
Il est vers dix-neuf heures quand on frappe à la porte.
— Entre... camarade, lance Johann.
Sans même bouger de son fauteuil il a pris en main son arme pour la pointer vers la porte d’entrée.
Celle-ci s’ouvre doucement, la lumière du couloir pénétrant dans l’appartement. Deux mains en avant apparaissent.
— Je n’ai pas d’arme... je peux entrer sans crainte ?
— Tu peux.
*
Plus de trois heures plus tard, Youri se lève du fauteuil où l’avait installé finalement Johann.
— Tu as compris, maintenant, que je ne pourrais jamais demander pardon à ta mère. Je suis déjà damné ; qui plus est avec la méprise que j’ai faite avec Venceslas. Molotov est tellement stressant et demandeur.
Johann, qui après avoir écouté son père lui dire “sa vérité” et même s’il ne peut l’absoudre de son crime envers sa mère... il reste son père naturel et que sans lui, quoi qu’il en soit ; il ne serait pas là, en face de cet homme qui ne lui demande même pas de pardon.
Il s’est radouci un peu.
— Oui, j’ai compris surtout que Khrouchtchev, malgré tout, est entouré de vieux staliniens qui veulent plutôt sa peau... Molotov en premier, donc. Mais ce que tu ne m’as pas dit, c’est comment Molotov a pu savoir pour les photos.
Un sourire en coin se dessine sur le visage de Youri.
— En fait, c’est par Béria, celui qui m’a donné l’ordre de violer ta mère...
— Oui... pour nuire à mon grand-père dans cette histoire abracadabrantesque... tu m’as déjà dit... mais ?
Un silence pesant s’insinue.
— ...Mais Molotov se méfiait de Béria, à juste titre. Et je crois que c’est un peu plus tard... quand Max Engelmann t’a pris sous son aile...
— En 1946, à Gorodomlia ?
— Non, non... à Moscou dès 1943, il a surveillé Max, ton père adoptif, après la mort de Hans Engelmann, son fils. Et c’est après qu’il a fini par apprendre l’existence de ces photos mystérieuses et secrètes de la Lune. Staline n’en avait que faire, c’était un imbécile. Dangereux, mais un imbécile. Depuis, Molotov cherchait donc un moyen de savoir. Et quand il a su où j’étais emprisonné alors que tout le monde pensait, ton grand-père Joukov en premier, que j’étais mort dans l’explosion de la voiture piégée qui m’attendait au bas de mon appartemeent à Kiev. C’est donc en 1944 qu’il m’a fait évader... je t’ai raconté la suite, ma formation au sein du groupe des Slugi Czernoboga[21].
— Oui... c’est effrayant qu’un bolchévique historique reprenne des superstitions ineptes. Mais... une dernière question... quant au voyage du camarade Khrouchtchev ?
— Non, je ne pense pas qu’il y ait à craindre aujourd’hui... ce n’est pas Molotov qui est réellement le danger pour le Premier secrétaire.
— Ah ?
— Je t’en parlerai plus tard.
— Bien, bien...
— Tu te rappelles tout de ce que tu as à faire ?
— Pas de souci... papa.
Chapitre 9
La surprise
Ce n’est que le 15 septembre de cette année 1959, au soir, que Johann a enfin des nouvelles de son père biologique par une lettre qui était dans la boîte.
“Ah ben quand même, j’attendais qu’il me fasse signe”, pense-t-il.
Il ouvre l’enveloppe et en sort une lettre avec un message simple :
“Cours, fils, Molotov est au courant, si tu reçois ce message c’est que je suis mort.”
Statufié par les derniers mots de cette missive reçue d’un père qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Le plan qu’ils avaient mis au point pour “faire tomber” définitivement Molotov était à l’eau. Sans Youri, il ne pouvait rien contre cet homme de pouvoir, grand ami de Staline et premier opposant direct à Khrouchtchev, même si cet apparatchik est depuis déjà quelque temps écarté du pouvoir en tant qu’ambassadeur de l’URSS en Mongolie.
Le lendemain, en se rendant à son bureau du centre spatial de Baïkonour, il est pensif.
“Avoir deux pères et les perdre l’un et l’autre à si peu d’intervalle... je dois être maud...”.
Une berline noire, du style de modèle prisé par le KGB, pile juste à la hauteur de Johann qui marchait sur le trottoir, comme d’habitude, la tête ailleurs.
— Tu es bien Johann Engelmann ? dit un homme en passant la tête par la fenêtre.
Johann hésite un instant à l’allure trop mielleuse de l’individu qui le questionne aussi directement.
— Euuuh, oui.
— Tu es bien le fils de Max Engelmann ? insiste-t-il.
Johann regarde en direction du poste de garde, à l’entrée de la zone technique, à quelques mètres. Mais, plutôt intrigué par cette interruption sur son chemin habituel, au lieu d’appeler au secours, il baisse la tête.
— Qui êtes-vous ?
Son interlocuteur, ouvre la porte de la Gaz Pobeda[22] en souriant.
— Monte, camarade, je vais t’expliquer tout ça.
Johann tourne la tête vers le poste de garde, encore une fois. Mais plus attiré par la curiosité que par la sécurité, il rentre et s’installe sur le siège arrière, à côté de l’homme.
— Heureux de ta décision, camarade, mon nom est Anton Melikian...
Johann se tourne vers lui, presque impressionné.
— Un arménien au sein du KGB ? C’est assez étonnant.
Son voisin le regarde, souriant.
— Mais qui te dit que nous sommes du KGB... camarade ?
*
Après plus de deux heures de route, entouré de deux malabars peu causants, Johann, après être sorti de la voiture, est accompagné jusqu’à la porte d’une datcha en pleine campagne. Le genre de maison très appréciée des membres de la nomenklatura, avec un très beau jardin bien entretenu.Johann sait d’instinct que ce n’est pas la peine de demander quoi que ce soit à ses “gardes du corps”.
L’un d’eux frappe à la porte avec un geste respectueux, très étonnant.
Quelques instants plus tard, Johann entend le bruit de quelqu’un arrivant et marchant à l’aide d’une canne.
Presque détendu, il lève la tête vers les deux armoires à glace et leur sourit, aimablement, comme pour les remercier de n’être pas encore mort.
La porte s’ouvre et il voit devant lui quelqu’un qu’il ne se serait pas attendu à voir.
*
Les deux interlocuteurs sont agréablement installés dans le salon, assis dans de vieux Chesterfield, une bouteille d’Oban posée sur la table basse et deux verres à whisky bien dosés.
— Mais, alors, comment se fait-il, qu’à l’Hôpital de Berlin, tu aies pu en sortir sans encombre et sans éveiller la méfiance de ces satanés américains ?
Son père, Max Engelmann, que Johann croyait mort, tué à Berlin par un soldat américain, suite à un épisode étrange[23], était en face de lui.
— En fait, tout a été monté de toutes pièces. Mais avant tout, laisse-moi te dire au sujet de ton père, que j’ai pu rencontrer avant son assassinat, il avait fait amende honorable, même si le viol de ta mère ne le serait jamais ; il le savait...
— Il me l’a dit aussi ; et je l’ai cru.
— Tu peux, mon fils, tu peux, il m’a raconté comment Molotov s’est servi de lui pour nous atteindre et prendre possession de notre secret.
— Mais, pardon de te relancer... ex-plique-moi le “plan de Berlin”, je ne comprends pas.
— C’est simple, il fallait que je disparaisse aux yeux de Molotov, surtout après son éviction du Politburo cette année-là...
— Ah oui... le “groupe anti-parti”.
— Oui, en juin 1957, Khrouchtchev l’a échappé belle, sinon les caciques du parti auraient eu sa peau. Donc, avec l’aide d’amis sûrs, j’ai joué cette pièce de théâtre en plein air, et même avec un témoin de poids en la personne de Pierre Boulle. Il était le seul à ne pas être au courant, et son témoignage a été la pierre angulaire de la véracité de ma mort pour Molotov.
Johann se met à rire en se penchant pour se resservir un verre de whisky.
— Tu l’as bien manipulé, mais sacredieu, pourquoi tu m’as laissé prendre ton deuil aussi longtemps ?
— Encore une fois, à cause de Molotov. Même ambassadeur en Mongolie, il est toujours dangereux. La preuve, Youri a été assassiné sur son ordre. Je le sais, j’en ai la preuve !
— Comment ça ?
— J’ai “retourné”[24] son homme de main, et maintenant, il travaille pour moi en faisant toujours croire au vieil imbécile qu’il l’a encore à sa pogne. C’est comme ça que j’ai su que je devais t’exfiltrer un moment de Baïkonour pour te prémunir de l’assassinat que projetait Molotov à ton encontre.
Silencieux et soudainement soucieux, Johann s’aperçoit de ce que cela veut dire.
— Mais, je “dois” finir de préparer le vol de Luna 3. Il doit avoir lieu le 7 octobre !
Johann a l’air désemparé, déchiré entre son désir de bien préparer un vol qui doit confirmer les photos de 1944 et sa propre sécurité face à la menace d’un ancien haut dignitaire.
— Je sais, fiston. Mais tu as toujours ton collègue chinois, Zhang Weiguang ?
Johann se repousse au fond de son fauteuil.
— Ben, non. Il a été la victime des rapports conflictuels avec son pays ; Il a été remercié du jour au lendemain.
— Merde ! Je savais pas.
Alors que les deux se renfrognent, chacun à cause d’une chose qui leur est propre, l’un des malabars entre dans le salon en courant.
— Patron, une voiture est signalée sur la route !
Chapitre 10
Le lancement
Max et Johann, saisis par l’entrée inopinée du garde du corps, se précipitent à la fenêtre.
Max Engelmann se retourne vers le malabar, de nouveau très calmement.
— Amis ou... ?
— Des amis de cocktails.
Max sourit ironiquement.
— Je vois, notre ami de Mongolie continue à penser à nous... et ils devraient arriver dans combien de temps, Viktor ?
— Ça dépend, monsieur.
Max réfléchit un instant.
— Oui, oui, évidemment... et vous avez combien de flingues disponibles tout de suite ?
— Cinq, monsieur, mais Ivan a sa machine à découdre.
Max sourit, tandis que Johann, qui vient de se tourner aussi, reste perplexe.
— À “découdre” ?
— C’est une image, fiston.
— Alors, monsieur, on les accueille de quelle manière ?
— Le petit pont d’entrée est toujours en... attente ?
C’est l’armoire à glace cette fois qui sourit.
— Toujours à votre commandement, monsieur.
— Très bien, alors...
*
Le petit pont juste avant l’entrée sur la propriété de la datcha vient de sauter avec des gerbes de flammes et de bouts de voiture dans un fracas incroyable.
— On fait le ménage, Ivan !
Viktor, le malabar en chef, fait signe à son adjoint d’aller saupoudrer un peu ce qu’il reste ; au cas où.
Ivan est assez petit de taille, et bâti tel un colosse, son crâne dégarni dépasse à peine des hautes herbes de la berge du léger ruisseau que le petit pont enjambe. Ou plutôt, enjambait, étant donné son état à la suite de l’explosion.
Dans l’extase du moment, malheureusement, Ivan ne voit pas le seul survivant qui a pointé son Makarov.
Un coup bref.
Un morceau du front d’Ivan se détache, il tombe, mort sur le coup.
Cependant, le tireur embusqué est lui-même la dernière victime de la tuerie lorsqu’une dernière explosion de la voiture éjecte un morceau de métal qui vient lui trancher la gorge.
Viktor appelle monsieur Engelmann avec son talkie-walkie.
— Monsieur, ça y est, nettoyage fait.
— ...
— Bien, monsieur, on va s’y mettre sans attendre.
Viktor se tourne vers son deuxième adjoint, Dmitri.
— Viens ! On va dégager Ivan... et on se met à la réparation du pont, on a du boulot sur la planche.
Son adjoint, un type assez fin et de haute stature, avec un rien de “british” dans l’attitude, le prend avec philosophie.
— Un bon ouvrier nettoie son établi.
*
Max pose le talkie-walkie sur son bureau en se tournant vers Johann, qui lui, était en train de lire le dernier numéro de “Nature”.
— Max, cet article de Desmond King-Hele dans le dernier Nature est réellement très intéressant, les américains sont de moins en moins à la traîne et risquent de nous supplanter.
Son père adoptif se rapproche de lui.
— Certainement, Johann... mais franchement j’admire ton détachement.
Levant la tête, l’air très sérieux.
— Que veux-tu qu’un scientifique comme moi puisse faire quand ça fait boum ?
Stoppé dans son élan vers le téléphone, Max réfléchit quelques secondes.
— Tu as raison, en fait. Bon, je vais quant à moi téléphoner à Joukov pour l’informer de ce qui vient de se passer sur sa propriété.
— L’une de “ses” !
— ...Oui... effectivement. Ton grand-père est prévoyant... et il en a les moyens.
*
7 octobre 1959, à Baïkonour, c’est l’effervescence. Luna 3 vient d’être lancé. Après l’échec de Luna 1, il y a dix mois et les nombreux ratés de Luna 2 pour enfin réussir son crash programmé sur le sol lunaire il y a plus d’une vingtaine de jours et qui avait été salué par la communauté scientifique, c’est une sorte de délivrance pour tout le personnel.
Mais surtout c’est une angoisse pour Johann qui attend beaucoup de cette mission.
Sergueï Korolev, son supérieur direct depuis le début de cette année, et après la discrète réunion dans la datcha de Barvikha, s’approche du jeune homme et lui pose une main paternelle sur l’épaule.
— Allons, mon jeune camarade, ne t’inquiète pas, tu as bien travaillé, et je crois que tes photos seront d’un intérêt scientifique particulier.
Johann, qui sait lui la raison précise de ces prises de vues, ne peut que lui sourire, reconnaissant.
— Oui, camarade.
Mais il est interrompu par l’un de ses collègues, Martin Lagoutte, un français d’origine.
— Pardon Johann, mais ton grand-père est au téléphone et te demande. J’espère que ce n’est pas grave.
Johann est surpris de cette dernière phrase.
— Pourquoi tu dis ça, Martin ?
— Son ton... j’ai l’impression qu’il est très... anxieux.
(bientôt la suite)
[1] Ce missile était destiné à un vol vertical, il a établi un record : 176km de haut.
[2] On connaît la lettre Einstein-Szilárd, écrite par le physicien nucléaire Leó Szilárd et signée par Albert Einstein le 2 août 1939 pour le président Roosevelt. Elle déclenchera le projet Manhattan qui permit aux États-Unis d’acquérir l’arme nucléaire en 1945.
[3] Le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, après le NKVD et avant le KGB.
[4] Ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique.
[5] Congrès où Khrouchtchev dénonce les crimes du stalinisme.
[6] La ville portait le nom de Saint-Pétersbourg avant 1914 ; puis Pétrograd jusqu’en 1924 et enfin Léningrad. Elle reprend son nom d’origine en 1991, seulement.
[7] On notera ici que ce sont des patins d’appartement, vieille habitude du passé.
[8] Il fut une époque, où un représentant de l’ordre religieux devait faire attention.
[9] Il semblerait que le terme était toujours en usage sous la Guépéou, et même après.
[10] Cet épisode de la vie de Joukov est totalement fictif. NdA
[11] Premier ancêtre du KGB.
[12] Seule chose exacte de ce chapitre. NdA
[13] Je me suis permise ici de faire intervenir l’auteur de “La planète des singes”... parce que j’en avais envie, c’est évidemment fictif.
[14] cf note 8.
[15] Attention, les nazis reviennent !
[16] — Je vous dois combien ?
— 70 Pfennig, s'il vous plaît
[17] Texte transcrit sur la source de la dépêche de TASS reproduite dans le journal soviétique Krasnoe Znamia du 6 décembre 1957.
[18] cf fr.wikipedia.org/wiki/Luna_1
[19] Organisme de “sécurité” de l’URSS en fonction en mars 1934.
[20] C’est une longue histoire, purement idéologique, faisant suite au rapport Khrouchtchev du XXe Congrès du PCUS.
[21] “Serviteurs de Czernobog”, Czernobog, figure divine slave associée au malheur et symboliquement liée à l’obscurité.
[22] Modèle de voiture soviétique.
[23] cf chapitre 4 “La Kneipe”.
[24] Terme du contre-espionnage, qui signifie qu’on fait changer quelqu’un de camp.”
Chapitre 1
La photo
Greifswalder Oie, au nord-est de l’Allemagne, sur la mer Baltique, ce 20 juin 1944, c’est l’effervescence parmi les scientifiques, principalement.
L’un de ceux-là, et certainement le plus connu d’entre eux, Werner von Braun, paraît inquiet.
Il se tourne vers un autre homme, le Generalleutnant Max Engelmann. Ce dernier, de la Wehrmacht, a un visage plutôt avenant, l’œil pétillant de curiosité, plutôt petit et svelte, c’est sa fine moustache à la Clark Gable qui le distingue des autres.
— Max, le MW 18014[1] est prêt à être lancé, tu penses réellement que ton appareil va pouvoir prendre les photographies à l’heure précise ?
Max le regarde, sourire en coin.
— Il le faut, cher camarade, mais surtout, il ne faut pas que la SS soit au courant de mes activités… “trop civiles” et mystérieuses pour eux, et j’ai plutôt intérêt à ce que ça fonctionne… parfaitement.
— Tout de même, la vision qu’a eue cette femme, honnêtement, ça me paraît du folklore. C’est bien parce que tu es mon ami depuis si longtemps et que ce missile expérimental devait être lancé. Tu es sûr d’elle ?
— Elle est totalement fiable. Emma Swan a bien eu une vision de ce qu’il va se passer sur la face cachée de la Lune.
— Je l’espère pour toi, étant dans le collimateur d’Himmler…
*
11 septembre 1945, Kiev, capitale de l’Ukraine, un soleil radieux a enfin fait son apparition au-dessus de la ville. Un vieil immeuble ayant échappé aux bombes de la guerre qui s’est finie il y a plus d’un an. Des gens sont au troisième étage, dans un ancien appartement d’un universitaire juif qui a pu, fort heureusement pour lui et les siens, migrer aux États-Unis juste avant l’opération Barbarossa en juin 1941. Trois hommes, l’un assis devant une machine à écrire, en train de taper ce qu’il entend, il est petit et plutôt maigre, il porte des lunettes rondes, il a l’air concentré par une angoisse qui lui fait perler quelques gouttes de sueur sur son front dégarni ; un autre, habillé en civil, debout, plutôt de grande taille, le visage sec et sans expression visible, sauf peut-être une rage contenue en agitant des épreuves photographiques au nez du troisième personnage ; lui, est assis sur une chaise, les mains attachées dans le dos et les chevilles à celles de la chaise, il est habillé d’un vieil uniforme de la Wehrmacht taché de gouttes de sang, son visage tuméfié reste impassible, il lève sa tête vers son interrogateur, sa fine moustache à la Gable toujours soignée.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
L’homme debout lui décoche une autre baffe qui fait pivoter sa tête.
— Comment ça, tu ne sais pas ce que représentent ces photographies ?
L’Allemand lui sourit, provocateur.
— En tant que professionnel de la photographie aérienne, je dirais… une mauvaise photo truquée.
— Tu m’agaces, le nazi !
— Je n’ai jamais été nazi…
Il reçoit une autre baffe cinglante.
— Tu as participé à cette guerre d’agression… tu es donc un nazi pour moi.
*
Un an plus tard, 22 août 1946, à Gorodomlia, sur une petite île du lac Seliger qui ne mesure que 3km sur 1,5, à environ 350km au nord-ouest de Moscou, un homme marche en direction d’un des six bâtiments d’habitation en bois de deux étages. Il est plutôt de petite taille et de belle allure, surtout avec sa moustache à la Gable. Mais à son air, on a l’impression d’une déception.
Il pousse une porte et entre dans une pièce, sobrement installée ; deux lits de fer et leur léger matelas, de vieux draps qui grattent ; une armoire en métal ; une table et deux chaises en bois.
L’homme retire sa veste et l’accroche au clou planté dans le bois de la fine cloison et qui sert de porte-manteaux.
Il pousse une porte à sa droite.
Un jeune garçon d’une douzaine d’années est assis, en train d’étudier un livre posé sur la table. Il est très concentré, retenant sa tête d’une main, un crayon qu’il fait tourner dans sa bouche.
— Johann, ça va, tu t’en sors avec la théorie ?
Le garçon, qui n’avait pas entendu son père rentrer, se lève d’un bond et court vers l’homme.
— Papa… Einstein a-t-il vraiment existé ?
Son père l’accueille dans ses bras.
— Mais non seulement il a existé… mais il existe toujours ! Il est aux États-Unis, à Princeton. Il a échappé aux fanatiques, juste après 33… Je suis certain qu’il est pour quelque chose dans les bombardements de l’an dernier sur le Japon. [2]
Soudainement, son fils s’aperçoit du regard vague de son père.
— Ah ? Mais dis, papa… que s’est-il passé avec le commandant Iouri ?
— Sur les ordres de Staline, notre projet pour aller voir ce qu’il s’est produit en juin 44 est à l’eau. Et ce n’est pas le MGB[3] qui va contredire le Tsar rouge.
— Pourtant, sur les photos, on voit bien cet éclair qui illumine la surface de la Lune depuis la face cachée, c’est incompréhensible.
— Je sais, Johann... mais comprendre Staline... il “veut” des missiles, et en plus... pires que ceux de von Braun ! Il va falloir patienter, mon fils.
Chapitre 2
Les données
Baïkonour, en Union soviétique, le 4 octobre 1957. Un jeune ingénieur chargé de calculs balistiques est en train d’effectuer quelques derniers pointages, lorsqu’un homme d’un certain âge se dirige vers lui.
— Alors, camarade Engelmann, tout est bon ? Korolev[4] veut être certain des résultats, le temps risque de se couvrir.
— Oui, voilà camarade Totiev ! Les instruments donneront d’excellents résultats, j’en suis persuadé.
— Bien, bien, au fait, ta mère a des nouvelles de ton père ?... J’ai entendu dire qu’il est à Berlin.
Johann Engelmann prend un air triste à cette question.
— Il a été tué.
— Qui ?
— Les Américains, il y a deux semaines, à Checkpoint Charlie.
— Merde ! Le représentant du KGB est déjà au courant ?
— Pas encore… mais il m'a déjà convoqué.
L’homme, un brin inquiet, repart sans rien dire, avec les documents fournis par le jeune ingénieur.
*
Deux jours plus tard, Johann téléphone à sa mère, qui habite toujours dans le vieil appartement de Moscou, octroyé à sa famille par les autorités, avant-guerre.
— Maman, j’ai besoin de l’aide de grand-père Joukov, le KGB m’a pris la tête à cause de la mort de papa, à Berlin.
— Tu sais que ton grand-père est toujours chatouilleux quant à notre famille… et sa position de ministre de la Défense est aussi l’objet de l’attention de ses ennemis staliniens, surtout depuis le XXᵉ congrès [5] !
— Maman ! J’en ai vraiment besoin.
— Bon… je vais faire mon possible. Sinon, tu as toujours les photos en ta possession ?
— Bien sûr, maman. D’autant que la mission a été un succès.
*
26 octobre, banlieue de Moscou.
Khrouchtchev, Korolev, Joukov et le jeune Johann sont réunis dans le salon d’une discrète datcha de Barvikha, secteur de Moscou dédié à l’élite du régime depuis les années 30, pour la tranquillité des hauts responsables de l’URSS.
Le tapis moelleux et le décor bourgeois de la pièce entretiennent une atmosphère propice à cette entrevue très confidentielle.
— Alors, camarade Joukov, tu nous avais caché ce petit-fils !
— J’y étais forcé, étant donné la patrie de son père… Svetlana a toujours su me rendre fou, comme sa grand-mère, ma pauvre Innochka.
— Inotchka Dimitriovna… la même qui participa au coup d’octobre 17 ?
— Oui, camarade Khrouchtchev.
Le président se tourne vers le jeune Johann, d’un air respectueux, en lâchant un nuage de fumée de son cigare. Il en profite pour étudier rapidement l’attitude de celui-ci.
— Eh bien, mon jeune camarade, voilà une filiation dont le secret t’a certainement évité le pire.
Johann ne répond rien, tellement anxieux de savoir ce que pensent vraiment Khrouchtchev et Korolev et ce qu'ils vont décider. Car il le sait, il faut vraiment aller voir ce qu’il s’est passé sur la Lune en 1944, surtout que les mesures prises par le Spoutnik ont révélé des résultats bien plus extraordinaires que Johann aurait pu s’attendre à découvrir.
— Merci, camarade président, mais, et pardonnez-moi mon impatience… le résultat des données que nous a fournies le Spoutnik semble corroborer quelque chose d’étrange… qui a dû se passer en juin 44, sur la face cachée de la Lune.
Khrouchtchev, rassuré par la filiation de ce jeune Soviétique, pourtant fils d’un Allemand mais d’une lignée russe assez impressionnante à ses yeux, reste pensif de longues minutes.
Mais c'est Korolev qui intervient, lui qui était resté silencieux jusque-là. Il lève un doigt affirmatif.
— Il nous faut maintenant passer à la vitesse supérieure... envoyer un engin spatial “sur la Lune” ! D’autant que les Américains, selon les sources que m’ont communiquées le KGB, vont envoyer dès le début de l’année prochaine leur propre satellite !
Khrouchtchev se tourne vers Joukov qui ne connaît rien à ses histoires de satellites et autres machins spatiaux, et qui reste impassible.
— Maréchal, il vous faudra bientôt faire Stalingrad sur la Lune !
Chapitre 3
La famille
27 octobre 1957, dans l’une des larges avenues de Léningrad[6], à l’entrée d’un vieil immeuble, un homme pousse la porte le plus discrètement possible. Il a une soixantaine d’années, le visage marqué par la vie et par sa position… dans l’armée rouge.
Il appuie sur le bouton pour appeler l’ascenseur.
Il attend…
Au bout de longues minutes, ne voyant pas la cage arriver, il perd patience.
Il regarde par-dessus son épaule s’il n’y a personne.
“Bon, je monte à pied… et merde !” pense-t-il.
Il a encore de beaux restes, aussi il grimpe les huit étages avec entrain.
Arrivé enfin, il repère la porte de l’appartement où il souhaite aller.
« Appartement G… Ah oui ! »
Il frappe mollement et attend qu’on lui ouvre.
En effet, des pas traînant sur des patins[7] ; et le visage d’une femme d’une quarantaine d’années apparaît.
— Tiens, père… que fais-tu ici ?
Son visage est légèrement inquiet.
— Je peux rentrer, cama… Svetlana ?
— Bien sûr, père… il y a quelque chose de grave ?
Il entre à la suite de sa fille, restant silencieux pour le moment. Il regarde le piteux décor du couloir, la porte fermée des toilettes, le portrait photographique d’un homme assez petit, rondouillard, une moustache à la Clark Gable et le regard inquiet, la porte ouverte sur une chambre et enfin la pièce principale. Une table en bois, très simple, deux vieilles chaises, un pauvre vaisselier, la photo du mariage d’une jeune femme et d’un homme assez grand, l’air sombre ; à côté des mariés, un homme assez petit, moustache à la Clark Gable, avec derrière, un pope qui cache son visage avec une capuche[8].
— Et dire que tu ne m’as même pas invité à ton mariage, Svet.
— Je sais, mais tu te rappelles que mon mari, Hans, venait de réussir à échapper aux nazis, laissant son père à ses recherches photographiques, et que toi, tu étais aux ordres du tsar… Staline. Et que surtout, tu nous avais laissées toutes seules, ma mère et moi.
Le visage de Joukov se rembrunit.
— Oui… je sais. Inotchka… je ne l’ai pas oublié, tu sais… et Hans… oui… tu as raison, ma fille. Hans qui a fait fuir les tchékistes[9] qui te violaient, et lui, qui malgré ses seize jeunes années.
Il se laisse presque tomber sur l’une des chaises, maussade.
Sa fille rapproche une chaise et s’assied à côté de lui. Passe un bras derrière lui et le serre contre elle.
— Oui... Hans qui venait de franchir la frontière à Stołpce.
Elle pleure.
— Allons, Svet… Heureusement que tu étais là… je veux dire… pas ailleurs. Hans t’a sauvé. Je leur ai fait payer ce crime.
Il laisse un blanc passer. Joukov met sa main sur la main de sa fille.
— Mais pourquoi Max, après ?... Il faisait partie des nazis !
Sa fille se lève d’un coup, un air de reproche sur le visage.
— Non ! Et tu le sais très bien… il était militaire, pas “nazi”, il les a toujours détestés et combattus. Il a même participé à l’attentat contre Hitler en juillet 44… et échappé de justesse à la répression féroce qu’il y a eu. Il a aussi, je te rappelle, début 1945, ici même, sauvé la vie de “ton” petit-fils… Maréchal Joukov !
Ce dernier reste silencieux, levant la tête vers celle de sa fille, essayant de nouveau de tout assimiler de cette longue histoire et de se rappeler.
*
12 novembre 1917, Pétrograd [10].
Un jeune soldat emmène en la portant une jeune fille, habillée en militaire, aussi. Il pousse la porte d’un appartement, au huitième étage d’un vieil immeuble situé dans une des larges avenues de cette ville qui venait de vivre une révolution en février et une prise de pouvoir en octobre.
— Gueorgui… je t’aime !
Il la regarde en souriant, d’un sourire tendre, presque naïf.
— Moi aussi, Inotchka, moi aussi. Ce que tu as fait au Palais d’hiver… restera dans les mémoires de la révolution.
Elle reste silencieuse en plongeant toujours ses yeux dans les siens, alors que dans le couloir qui mène à la pièce principale, il a déjà poussé la porte de la chambre et qu’il la dépose amoureusement sur le lit.
— Tu veux que je fasse du feu, Notchka ? ...
Elle fait signe que oui de la tête, se glissant, toute habillée, sous les draps pour enlever ses vêtements.
— … Je vais m’en occuper, ma douce.
*
Svetlana sort d’une vieille boîte en bois, ouvragée ; presque le seul objet qui ait de la valeur dans ce vieil appartement de ce vieil immeuble de Leningrad.
“24 juillet 1918, Moscou
Notchka,
Je ne peux plus être avec toi, je sais que notre bébé va naître, je t’enverrai de quoi subvenir à tes besoins et à ceux de cet enfant à naître. Mais la Tchéka[11] a un dossier sur toi qui ne présage rien de bon pour ma carrière, j’ai décidé de m’engager comme volontaire au 4ᵉ régiment de la 1ʳᵉ division de cavalerie de Moscou[12]. Notre amour restera secret, et j’espère que cet enfant te ressemblera plus qu’il pourrait me res…
Le reste de la lettre est brûlé.
— Tu te rappelles de cette lettre… père ?
Tremblante, elle la lui tend, en fixant ses yeux d’un regard d’amertume.
Il la prend, et relit ce qu’il écrivait alors.
Il déglutit, et croise le regard de sa fille, qu’il a abandonnée il y a près de quarante ans.
Elle ne le déteste pas, pourtant.
— Oui… je sais, mais maintenant, je vais aider ton fils… mon petit-fils. Le KGB ne l’embêtera plus. Ils m’ont séparé de mon premier amour, de toi… Ils ne me sépareront plus de rien désormais. Je te le jure !
Svetlana, dans un revirement profond d’amour filial, se jette dans les bras de Gueorgui Joukov, son père.
De longs instants, ils restent ainsi, enfin réunis dans le même sentiment d’abandon de leur rancune.
C’est alors que très gentiment, il la prend par les épaules et la regarde au fond de ses yeux embués.
— Mais, Svetlana, dis-moi, si tu le sais, que s’est-il passé à Berlin, avec le père de Johann ?
Chapitre 4
La Kneipe
Ce 19 septembre 1957, à Berlin, Max Engelmann a rendez-vous avec un homme à la célébrité naissante, qu’il avait rencontré peu après la guerre, en 1950, à Paris.
C’est dans un petit “pub” berlinois, une Kneipe, que Max attend l’auteur du roman “Le Pont de la rivière Kwaï”[13]. Il attend depuis une bonne heure en lisant un livre de Thomas Mann, une chope de bière sur la table.
— Alors, vieille fripouille, comment vas-tu ? dit le nouvel arrivant en souriant et en ouvrant les bras amicalement.
Max relève la tête, de son air digne, sa moustache à la Clark Gable toujours nette. Il le toise quelques secondes puis se lève en souriant.
— Tu étais où, Pierre ?
— À Londres, pour la première du film de David Lean.
— Fameuse histoire, j’espère pouvoir le voir rapidement ; mais ton ouvrage est déjà assez formidable !
Les deux se rassoient, alors que Pierre fait signe au barman pour qu’on lui serve une chope.
— Je te remercie, mais depuis cette nuit de 1950, après la parution de mon premier roman, grâce à ce bon René Julliard... faut-il le dire... cette nuit où nous avons parlé tant et tant... je savais qu’il y avait dans ton œil une question qui te taraudait.
Max, reprenant un sérieux... très allemand, le regarde profondément.
— Tu m’as deviné, Pierre. J’ai un...
Le garçon arrive avec une énorme chope de bière, la pose sur la table et regarde Max en posant la question silencieusement.
— Non... ça ira, jeune homme.
— Alors... mais dis-moi donc... si tu le veux toujours, Max !
L’ancien soldat de la Wehrmacht allonge sa main, porte sa chope à ses lèvres, puis raconte.
— Quand je me suis enfui d’URSS en 1947, en laissant l’enfant dont je m’occupais après la mort de mon fils, Hans, en novembre 1943 à Moscou... je suis parti avec un secret que je partage avec Johann...
— Pardon, Max, mais d’abord... comment pouvais-tu être à Moscou en 1943 ? Et qui est ce “Johann” ?
Max sourit, un peu triste.
— Non, c’est une très longue histoire... qui pourrait faire un roman... mais ce que je peux te dire, c’est que j’ai fini par devoir prendre soin de ce fils qu’a eu ma bru après avoir été violée par des sbires de Staline...
Il baisse la voix ; regarde à gauche et à droite, d’un œil inquiet.
— ...Hans, qui avait échappé aux SS en 1933... il était jeune mais déjà grande gueule et auteur de pamphlets politiques désapprouvés, tu penses bien, par le nouveau pouvoir. Bref... il s’est enfuit et au final il s’est marié avec elle en 1939... à Moscou... pour la réputation de cette Svetlana et son fils. Mais tiens-toi bien... ils se sont mariés devant un pope ![14]
Pierre Boulle, qui était en train de boire une lampée, faillit la recracher de stupeur.
— Un pope ?
— Chhhhh... Quoi qu’il en soit, je te dis, c’est une longue histoire. Mais le plus important, c’est que Johann détient un secret... un immense secret que très peu de gens... vivants... savent.
L’auteur à succès ouvre de grands yeux. Il se rapproche de son interlocuteur.
— Mais quel est ce secret si terrible, dis-moi.
— En juin 1944, Werner von Braun, qui travaille maintenant pour les Américains, a fait une expérience à laquelle il tenait énormément... pour préparer son projet fou d’envoyer des êtres vivants dans l’espace !
Pierre Boulle semble pétrifié d’étonnement. Un air de reproche se dessine sur sa figure.
— Tu te fous de moi, Max... un nazi travaillant pour les USA ? Et qui veut, qui plus est encore, envoyer des hommes dans l’espace ?
Convaincu d’avoir capté l’attention de son invité, Max se recule tranquillement sur le dossier de sa chaise, satisfait.
— En fait, sans doute d’abord envoyer un chien ou un singe... mais oui... mais tu ne veux pas savoir quel est ce secret ?
À cet instant, un homme court dans la rue en criant tout en désignant Max du bout du doigt.
— Achtung, die Nazis kommen zurück ![15]
Tout le monde autour des deux amis se tourne vers eux.
— Cet homme m’aura reconnu depuis Peenemünde, chuchote Max... je dois partir, tu es à quel hôtel ?
— Mais... mais... au Savoy.
Pierre Boulle est désarçonné de la tournure que prend ce rendez-vous.
— C’est trop grave, je te dirai cela dans ta chambre... ce sera mieux... pour tout le monde.
Il lui met une main amicale sur l’épaule en se levant.
L’écrivain ne peut que voir son ami, Max Engelmann, partir vers le point de passage que l’on voit un peu plus loin... Checkpoint Charlie.
Il se lève à son tour, essayant de se tenir comme il faut pour donner l’impression qu’il n’a rien à se reprocher, après tout.
Il va vers le comptoir.
— Was macht das ?
— Siebzig Pfennig, bitte.[16]
Soudainement, alors qu’il paye sa bière, un coup de feu retentit.
— On a tué le nazi ! crie l’homme en repassant devant la Kneipe.
Chapitre 5
L’interrogatoire
2 novembre 1957, à Baïkonour le temps est parfait et pour le lendemain, les spécialistes en météorologie annoncent une parfaite journée pour le lancement de Spoutnik 2, avec à son bord le premier être vivant terrestre dans l’espace ; Laïka.
Johann est convoqué par le chef du département politique, Vassili Iliouchenko.
— Camarade, je t’avais convoqué pour que tu me fasses un rapport de tes relations actuelles avec ton père adoptif, Max Engelmann.
— Oui camarade, justem...
— Laisse-moi finir, camarade ! Il se trouve que son assassinat a été confirmé être le fait d’un déséquilibré. Ce dernier a en effet été interrogé par les yankees, à Berlin, puis échangé pour être enfin questionné par nous.
— Pardon, camarade, mais, tu as dit “échangé” ?
— Ça ne te regarde pas... cependant, ses aveux confirment la version américaine.
Johann semble désorienté.
— Mais... que va-t-il devenir ?
Le chef du département politique fait un instant une moue désapprobatrice avant de répondre.
— Même si cela n’est pas de ta compétence, sache qu’il y a du travail à faire pour notre grand pays...
Johann, qui a déjà entendu des murmures sur les camps de travail, même après leur dénonciation par le nouveau pouvoir du premier secrétaire, Nikita Khrouchtchev, préfère ne pas s’étendre.
— Merci, je sais que tu as raison, camarade Vassili.
— Par contre, nous n’avons pas pu déterminer quel rapport Max Engelmann entretenait avec cet auteur occidental dont la presse bourgeoise fait ses choux gras en ce moment.
— Pierre Boulle ?
— Oui, tu peux m’en dire plus, camarade ? Ce serait tout à ton avantage.
— Bien sûr, mon père l’a rencontré à l’occasion de la sortie du premier livre édité de monsieur Boulle. Ils ont fait connaissance...
— Comment es-tu si bien informé alors que...
Vassili Iliouchenko s’interrompt tout seul.
— Que vous n’étiez pas au courant ? Mon père avait quelques raisons d’être discret, après son départ...
— Sa fuite... camarade... sa fuite !
— Oui.
Johann sourit poliment et reprend.
— Donc, c’était juste une rencontre intellectuelle entre deux hommes ayant fait et vécu des choses assez fortes durant la guerre.
— Oui... c’est justement pour ça que le KGB s’interroge, un ancien espion envoyé en Indochine sous le nom de Peter John Rule qui rencontre un ancien nazi...
Johann ne réagit pas, mais l’officier le regarde intensément durant une courte pause.
— ...pardon, officier de la Wehrmacht. Qui plus est cette histoire de photographies.
Johann se tait, le secret de ces photos est encore tabou.
Le chef du département politique reste assis, dévisageant le jeune homme comme s’il voulait percer le secret de cette histoire.
Soudainement, il se lève avec un large sourire.
— Bien, tu peux donc retourner à ton travail, l’affaire est close... et je tiendrai compte désormais de tes soutiens.
Bien que la phrase pourrait passer comme anodine, elle laisse Johann perplexe.
•
7 décembre 1957 c’est une clameur de joie à Baïkonour quand les ingénieurs soviétiques prennent connaissance de la dépêche de l’Agence Tass tombée la veille.
“Washington, 6 décembre. (Tass). Communiqué officiel. Aujourd’hui, à 11h45, heure à l’Est (19h45, heure de Moscou), le lanceur “Vanguard”, porteur d’un satellite artificiel américain de la Terre, a explosé lors de la tentative de lancement.
L’explosion a détruit la fusée et le satellite.
Selon les déclarations faites à la presse américaine par des représentants du ministère de la Défense, une nouvelle tentative de lancement d’un satellite ne pourra être entreprise avant trente jours.”[17]
Chapitre 6
L’empreinte
Dès le 2 février 1958, deux nations désormais ont le pouvoir de mettre des satellites en orbite. Les États-Unis viennent en effet de lancer Explorer 1.
Mais c’est en janvier 1959 que les événements se précipitent.
Alors que la sonde Luna 1 devait faire des relevés autour de la Lune en les transmettant en direct à la Terre avant de s’y écraser, elle manque son objectif de près de six mille kilomètres et se prépare à être le premier objet humain à tourner autour du Soleil.
— Johann, je suis désolé, mais nous ne pourrons pas faire les relevés prévus au-dessus de la face cachée de la Lune... Luna 1 a eu une erreur dans le système de guidage. Par contre nous n’avons détecté aucun champ magnétique.[18]
L’ingénieur Léonid Lievov semble plus contrit que son jeune assistant.
— Merci camarade Lievov, j’en ai parlé avec Sergueï Korolev, je dois le voir à ce sujet et j’ai bon espoir pour la suite.
L’ingénieur paraît stupéfait.
— Et je n’ai pas été prévenu ?
— Eh bien, si... je te préviens, camarade Lievov.
*
La réunion allait commencer, et déjà Sergueï Korolev se penche à l’oreille de Johann.
— Camarade Engelmann, fais attention à toi. On a un troisième meurtre sur les bras, c’est l’ingénieur Kaspar Lievov qu’on a retrouvé allongé dans son canapé ; sans vie.
— Comment ça, “le troisième” ?
— Désolé camarade, l’ordre de ne rien te dire vient “d’en haut”.
Disant cela, le directeur de l’agence spatiale soviétique désigne le haut avec son index tout en regardant fixement le président de cette séance.
— Mais pourquoi ?
Korolev, pour toute réponse, ferme les yeux un instant.
Au même moment, Nikita Khrouchtchev, qui préside à cette réunion, se lève.
Autour de la table, sont réunis outre le camarade Khrouchtchev ; le maréchal Gueorgui Joukov, stratège militaire et grand-père secret de Johann ; Sergueï Korolev, concepteur en chef du programme spatial ; Mstislav Keldych, scientifique capable d’évaluer la portée des photographies ; Alexandre Chelepine, patron du KGB, chargé de la sécurité du secret et bien sûr Johann Engelmann, le détenteur des photographies de 1944 et de leur histoire.
Le camarade Khrouchtchev prend la parole, sur un ton ferme.
— Camarades, tout d’abord, sachez que tout ce qui est dit ici, reste ici. Si vous avez une question, elle sera prononcée, uniquement, à notre prochaine réunion. Toute fuite serait mortelle pour celui qui s’y risquerait.
Tous, sauf Johann, le regardent d’un air pétrifié.
— J’ai une révélation extraordinaire à vous transmettre ; en juin 1944...
*
La discussion a été très animée, surtout après qu’ils aient vu les photos, toutes étalées sur la grande table, présentées pour la première fois à tous, par Johann. Et c’est dans le léger brouhaha de cette fin de réunion que Nikita Khrouchtchev conclut.
— Bien, il en ressort que nous sommes d’accord, avant la prochaine décennie, nous saurons si des “visiteurs” extraterrestres se sont posés ou écrasés sur la Lune... ou quel que ce soit d’autre.
Korolev demande poliment la parole.
— Oui, camarade Korolev ?
— Ce ne sera pas Luna 2, mais Luna 3, qui est programmée pour la fin de cette année, qui sera le prétexte pour découvrir la vérité.
Khrouchtchev, d’un air mystérieux, et s’allumant enfin un cigare, toise l’assistance.
— La “vérité” sera celle que je déciderai.
Il se penche vers son voisin de table, Johann, lui parlant à voix basse.
— Mon jeune camarade, je dois te parler... en tête à tête.
*
Tous sont repartis, sauf Johann et Khrouchtchev assis dans un coin.
— Viens t’asseoir ici, nous serons mieux pour discuter.
Bien installé dans un large fauteuil, une bouteille et un verre de cognac arménien à côté de lui, il croise les jambes, détendu.
— Oui, camarade, répond Johann.
— J’ai entendu que Korolev n’a pas su garder sa langue... j’avais demandé que tu ne sois pas dérangé par ces histoires de meurtres.
Johann s’assied, l’air inquiet, désormais.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, et pourquoi un tel mystère à mon égard ?
Khrouchtchev se racle la gorge, boit une gorgée de cognac et semble hésiter avant de répondre.
— C’est que l’on a retrouvé une empreinte, dès le premier meurtre, celui du second de Vassili Iliouchenko... que tu as déjà rencontré.
— Une “empreinte” ? Mais... ?
— Une de celles de ton père.
— Max ?
— Non... ton “vrai” père !
Chapitre 7
L’informateur
Il y a déjà quelques mois que Johann, lors de son entrevue particulière avec le Premier secrétaire Nikita Khrouchtchev, a appris que son père biologique était toujours en vie.
Secoué par la révélation il n’avait pu que lui poser une question.
— Pardon, camarade premier secrétaire... peux-tu me révéler son nom ?
Khrouchtchev avait eu un léger sourire, satisfait sans doute de la précaution de langage du jeune homme.
— Youri Tchékho, ancien collaborateur de l’OGPU[19].
Il s’était tu, se demandant s’il aurait à répondre à une autre question de la part du jeune scientifique. Mais Johann était resté sur cette simple réponse, d’un air mystérieux.
— Merci, camarade Khrouchtchev.
*
C’est le 30 juillet 1959 que deux nouvelles se télescopent dans la vie de Johann Engelmann.
Au petit matin, à son nouveau bureau personnel qu’il a obtenu pour les raisons que le lecteur sait, il apprend que Zhang Weiguang, un correspondant chinois qui participait avec lui à la préparation de la mission de Luna 3, était remercié à la suite du différend sino-soviétique[20].
“C’est dommage, il m’aurait bien aidé à préparer la mission” se dit-il sans plus, il est bien loin des relations diplomatiques.
Mais, alors qu’il s’apprête à se mettre au travail sur des calculs différentiels compliqués concernant les futures prises de photos que devra faire Luna 3 lors de sa mission sur la face cachée de la Lune dans quelques mois ; il reçoit un coup de téléphone.
Il décroche.
— Allô ?
— Bonjour monsieur Engelmann, vous m’aviez demandé de vous téléphoner lorsque votre voiture serait prête... elle l’est.
Johann, qui certes était au courant du code, paraît un instant surpris, avant de répondre très naturellement au téléphone.
— Merci camarade, je passerai la prendre après mon travail.
Il raccroche le combiné, satisfait... avant de se repencher sur ses calculs.
*
Au garage de l’atelier de réparation automobile de Baïkonour.
— Salut Venz’, alors... cette voiture ?
L’homme devant Johann, assez petit, une grosse moustache à la Staline, et court sur pattes**,** le prend par la manche et lui parle à voix basse.
— Au sujet de ce Youri, qui se fait passer pour un certain Frantz Weber, il s’est installé à Leninsk, comme chauffeur-livreur. Je sais qu’il te surveille, je l’ai vu te prendre en photo dimanche dernier.
À ces derniers mots, Johann tressaille ; évidemment, il s’y attendait, mais entendre confirmer l’hypothèse à haute voix fait que la possibilité devient une réalité. L’homme lui veut quelque chose.
— Tu crois qu’il se renseigne juste ou qu’il prépare un mauvais coup contre moi ? Après tout, il est soupçonné de trois meurtres.
— Je sais... mais je ne peux pas te confirmer ou t’infirmer quoi que ce soit pour le moment à ce sujet. Tu veux que je le signale à la sécurité... au camarade Iliouchenko ?
Johann réfléchit quelques instants.
— Non, après tout c’est mon père... biologique. Je ne sais pas pourquoi il voudrait ma mort, et surtout pourquoi il aurait tué Natacha Verbinsk, la secrétaire de Kaspar Lievov ; Anton Panentchenko, le portier de mon immeuble et aussi Kaspar Lievov, mon ancien supérieur hiérarchique.
Tout sourire, Venceslas, après avoir regardé de droite et de gauche, lui reprend la manche pour lui susurrer à l’oreille.
— Eh bien, je le sais... Johann.
Ce dernier se recule de surprise.
— Ah ?
Juste à ce moment-là, un mécanicien passe entre deux voitures en cours de réparation. Venceslas hurle presque.
— Oui, camarade ! Votre Moskvitch-402 est comme neuve...
Venceslas Noutchev jette un œil au mécanicien qui justement s’en va.
— Alors ? chuchote Johann.
— C’est grâce à l’un de mes contacts que j’ai pu l’apprendre... ton Youri s’était entiché de Natacha Verbinsk, évidemment pour lui soutirer les informations dont il avait besoin et il a rompu... définitivement. Le portier, à ce que j’ai pu savoir, a surpris le chauffeur-livreur en train de te prendre en photo et il l’aurait menacé de le dénoncer au lieutenant-colonel Iliouchenko ; quant à Kaspar Lievov, figure-toi qu’il te détestait cordialement...
Venceslas sourit à Johann, qui lui ne semble ne pas être surpris.
— Je l’avais deviné, suite à une petite altercation que j’avais eue avec lui au début de cette année, mais ce n’était rien de bien grave...
— Eh bien, ta “petite altercation” l’a semble-t-il réellement agacé, il voulait vendre à Youri quelques précisions sur ton curriculum vitae !
Johann perd son sourire d’un coup.
— Salopard ! dit-il d’une voix un peu trop forte.
Venceslas se fige, inquiet. Il regarde de tout côté si quelqu’un aurait pu l’entendre, avant de rétorquer.
— ...Ça c’est sûr, camarade... celui qui t’as vendu cette voiture en était un beau spécimen !
Refaisant la même vérification et s’apercevant que personne alentour n’avait réagi, il soupire et chuchote.
— Décidément, Johann... toi et la discrétion, ça fait deux.
Le jeune scientifique rougit un peu.
— Désolé, Venz’, je te remercie.
— Oui... on voit ça ce soir ?
— Chez moi, pas de souci.
Chapitre 8
Le papa
Johann, le soir du 30 juillet 1959, attend son informateur pour lui régler ce qu’il lui doit de ses émoluments.
Le vieux fauteuil qu’il a récupéré de son “père”, Max Engelmann, lui tient lieu de tanière. Il y est enfoncé, une tasse de thé à la main, face à la porte.
“Comme toujours en retard, Venz'”, pense-t-il.
Un coup sur la porte le “réveillle” de sa torpeur. Un coup bizarre, pas comme quelqu’un qui frapperait normalement ; d’autant qu’il y a une sonnette.
Johann se lève et va prendre son Luger P08 dans le tiroir de son bureau à côté de lui.
— Qui est-ce ?
— Veeeeenzzzzzzz.
La voix qui lui répond semble sortir d’outre-tombe. Il ouvre précipitamment, le flingue en main.
Mais c’est un moribond qui lui tombe dans les bras. Venceslas a les mains rouges et sa chemise bleue est tachée de sang juste en dessous de son cœur.
— Que s’est-il passé, Venz’ ?
— Youri...
— Quoi Youri ?
— Il est... est le... le porte... porte flingue... de...
— De qui... dis-moi Venz’ !
— Deeeee...
La tête de Venceslas tombe en arrière dans un dernier râle.
*
Quelques jours plus tard, le 5 août, alors que Johann commence à enfin finir les préparatifs du système photographique secret pour la mission de Luna 3, prévue en octobre de cette année ; son téléphone de bureau retentit. Il décroche, mécaniquement.
— Allô ?
— Bonjour camarade Engelmann...
La personne qui lui parle a un accent étrange ; un mélange d’allemand et de russe.
— Bonjour, camarade... ?
— Tchékho... Youri Tchékho !
Johann se fige, serrant le combiné dans sa main comme si c’était le cou de son interlocuteur.
Il baisse un peu la voix, mais son ton est grinçant.
— Tu oses m’appeler ? Toi le violeur de ma mère... l’assassin de mes collègues et de mon ami Venceslas.
Youri, lui, a le ton de quelqu’un de sûr de lui, presque empathique.
— Je dois te voir au plus tôt, mon cher fils. Je dois te dire la vérité.
— Mais laquelle, par tous les saints !
L’expression lui a échappée, et dans sa fureur, sa voix était suffisamment forte pour être entendue au-delà des vitres de son bureau.
Il lève la tête et s’aperçoit que plusieurs personnes le regardent les yeux plissés, inquisiteurs.
Il baisse le ton de sa voix qui reste grinçante.
— On se voit chez moi, ce soir. Viens sans arme, sinon...
C’est presque en riant que Youri acquiesce au rendez-vous fixé.
— Bien, fiston... à ce soir.
*
Le soir même, Johann, toujours enfoncé dans son fauteuil, mais cette fois avec son Luger sur les genoux ; un verre d’Oban en main.
Il est vers dix-neuf heures quand on frappe à la porte.
— Entre... camarade, lance Johann.
Sans même bouger de son fauteuil il a pris en main son arme pour la pointer vers la porte d’entrée.
Celle-ci s’ouvre doucement, la lumière du couloir pénétrant dans l’appartement. Deux mains en avant apparaissent.
— Je n’ai pas d’arme... je peux entrer sans crainte ?
— Tu peux.
*
Plus de trois heures plus tard, Youri se lève du fauteuil où l’avait installé finalement Johann.
— Tu as compris, maintenant, que je ne pourrais jamais demander pardon à ta mère. Je suis déjà damné ; qui plus est avec la méprise que j’ai faite avec Venceslas. Molotov est tellement stressant et demandeur.
Johann, qui après avoir écouté son père lui dire “sa vérité” et même s’il ne peut l’absoudre de son crime envers sa mère... il reste son père naturel et que sans lui, quoi qu’il en soit ; il ne serait pas là, en face de cet homme qui ne lui demande même pas de pardon.
Il s’est radouci un peu.
— Oui, j’ai compris surtout que Khrouchtchev, malgré tout, est entouré de vieux staliniens qui veulent plutôt sa peau... Molotov en premier, donc. Mais ce que tu ne m’as pas dit, c’est comment Molotov a pu savoir pour les photos.
Un sourire en coin se dessine sur le visage de Youri.
— En fait, c’est par Béria, celui qui m’a donné l’ordre de violer ta mère...
— Oui... pour nuire à mon grand-père dans cette histoire abracadabrantesque... tu m’as déjà dit... mais ?
Un silence pesant s’insinue.
— ...Mais Molotov se méfiait de Béria, à juste titre. Et je crois que c’est un peu plus tard... quand Max Engelmann t’a pris sous son aile...
— En 1946, à Gorodomlia ?
— Non, non... à Moscou dès 1943, il a surveillé Max, ton père adoptif, après la mort de Hans Engelmann, son fils. Et c’est après qu’il a fini par apprendre l’existence de ces photos mystérieuses et secrètes de la Lune. Staline n’en avait que faire, c’était un imbécile. Dangereux, mais un imbécile. Depuis, Molotov cherchait donc un moyen de savoir. Et quand il a su où j’étais emprisonné alors que tout le monde pensait, ton grand-père Joukov en premier, que j’étais mort dans l’explosion de la voiture piégée qui m’attendait au bas de mon appartemeent à Kiev. C’est donc en 1944 qu’il m’a fait évader... je t’ai raconté la suite, ma formation au sein du groupe des Slugi Czernoboga[21].
— Oui... c’est effrayant qu’un bolchévique historique reprenne des superstitions ineptes. Mais... une dernière question... quant au voyage du camarade Khrouchtchev ?
— Non, je ne pense pas qu’il y ait à craindre aujourd’hui... ce n’est pas Molotov qui est réellement le danger pour le Premier secrétaire.
— Ah ?
— Je t’en parlerai plus tard.
— Bien, bien...
— Tu te rappelles tout de ce que tu as à faire ?
— Pas de souci... papa.
Chapitre 9
La surprise
Ce n’est que le 15 septembre de cette année 1959, au soir, que Johann a enfin des nouvelles de son père biologique par une lettre qui était dans la boîte.
“Ah ben quand même, j’attendais qu’il me fasse signe”, pense-t-il.
Il ouvre l’enveloppe et en sort une lettre avec un message simple :
“Cours, fils, Molotov est au courant, si tu reçois ce message c’est que je suis mort.”
Statufié par les derniers mots de cette missive reçue d’un père qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Le plan qu’ils avaient mis au point pour “faire tomber” définitivement Molotov était à l’eau. Sans Youri, il ne pouvait rien contre cet homme de pouvoir, grand ami de Staline et premier opposant direct à Khrouchtchev, même si cet apparatchik est depuis déjà quelque temps écarté du pouvoir en tant qu’ambassadeur de l’URSS en Mongolie.
Le lendemain, en se rendant à son bureau du centre spatial de Baïkonour, il est pensif.
“Avoir deux pères et les perdre l’un et l’autre à si peu d’intervalle... je dois être maud...”.
Une berline noire, du style de modèle prisé par le KGB, pile juste à la hauteur de Johann qui marchait sur le trottoir, comme d’habitude, la tête ailleurs.
— Tu es bien Johann Engelmann ? dit un homme en passant la tête par la fenêtre.
Johann hésite un instant à l’allure trop mielleuse de l’individu qui le questionne aussi directement.
— Euuuh, oui.
— Tu es bien le fils de Max Engelmann ? insiste-t-il.
Johann regarde en direction du poste de garde, à l’entrée de la zone technique, à quelques mètres. Mais, plutôt intrigué par cette interruption sur son chemin habituel, au lieu d’appeler au secours, il baisse la tête.
— Qui êtes-vous ?
Son interlocuteur, ouvre la porte de la Gaz Pobeda[22] en souriant.
— Monte, camarade, je vais t’expliquer tout ça.
Johann tourne la tête vers le poste de garde, encore une fois. Mais plus attiré par la curiosité que par la sécurité, il rentre et s’installe sur le siège arrière, à côté de l’homme.
— Heureux de ta décision, camarade, mon nom est Anton Melikian...
Johann se tourne vers lui, presque impressionné.
— Un arménien au sein du KGB ? C’est assez étonnant.
Son voisin le regarde, souriant.
— Mais qui te dit que nous sommes du KGB... camarade ?
*
Après plus de deux heures de route, entouré de deux malabars peu causants, Johann, après être sorti de la voiture, est accompagné jusqu’à la porte d’une datcha en pleine campagne. Le genre de maison très appréciée des membres de la nomenklatura, avec un très beau jardin bien entretenu.Johann sait d’instinct que ce n’est pas la peine de demander quoi que ce soit à ses “gardes du corps”.
L’un d’eux frappe à la porte avec un geste respectueux, très étonnant.
Quelques instants plus tard, Johann entend le bruit de quelqu’un arrivant et marchant à l’aide d’une canne.
Presque détendu, il lève la tête vers les deux armoires à glace et leur sourit, aimablement, comme pour les remercier de n’être pas encore mort.
La porte s’ouvre et il voit devant lui quelqu’un qu’il ne se serait pas attendu à voir.
*
Les deux interlocuteurs sont agréablement installés dans le salon, assis dans de vieux Chesterfield, une bouteille d’Oban posée sur la table basse et deux verres à whisky bien dosés.
— Mais, alors, comment se fait-il, qu’à l’Hôpital de Berlin, tu aies pu en sortir sans encombre et sans éveiller la méfiance de ces satanés américains ?
Son père, Max Engelmann, que Johann croyait mort, tué à Berlin par un soldat américain, suite à un épisode étrange[23], était en face de lui.
— En fait, tout a été monté de toutes pièces. Mais avant tout, laisse-moi te dire au sujet de ton père, que j’ai pu rencontrer avant son assassinat, il avait fait amende honorable, même si le viol de ta mère ne le serait jamais ; il le savait...
— Il me l’a dit aussi ; et je l’ai cru.
— Tu peux, mon fils, tu peux, il m’a raconté comment Molotov s’est servi de lui pour nous atteindre et prendre possession de notre secret.
— Mais, pardon de te relancer... ex-plique-moi le “plan de Berlin”, je ne comprends pas.
— C’est simple, il fallait que je disparaisse aux yeux de Molotov, surtout après son éviction du Politburo cette année-là...
— Ah oui... le “groupe anti-parti”.
— Oui, en juin 1957, Khrouchtchev l’a échappé belle, sinon les caciques du parti auraient eu sa peau. Donc, avec l’aide d’amis sûrs, j’ai joué cette pièce de théâtre en plein air, et même avec un témoin de poids en la personne de Pierre Boulle. Il était le seul à ne pas être au courant, et son témoignage a été la pierre angulaire de la véracité de ma mort pour Molotov.
Johann se met à rire en se penchant pour se resservir un verre de whisky.
— Tu l’as bien manipulé, mais sacredieu, pourquoi tu m’as laissé prendre ton deuil aussi longtemps ?
— Encore une fois, à cause de Molotov. Même ambassadeur en Mongolie, il est toujours dangereux. La preuve, Youri a été assassiné sur son ordre. Je le sais, j’en ai la preuve !
— Comment ça ?
— J’ai “retourné”[24] son homme de main, et maintenant, il travaille pour moi en faisant toujours croire au vieil imbécile qu’il l’a encore à sa pogne. C’est comme ça que j’ai su que je devais t’exfiltrer un moment de Baïkonour pour te prémunir de l’assassinat que projetait Molotov à ton encontre.
Silencieux et soudainement soucieux, Johann s’aperçoit de ce que cela veut dire.
— Mais, je “dois” finir de préparer le vol de Luna 3. Il doit avoir lieu le 7 octobre !
Johann a l’air désemparé, déchiré entre son désir de bien préparer un vol qui doit confirmer les photos de 1944 et sa propre sécurité face à la menace d’un ancien haut dignitaire.
— Je sais, fiston. Mais tu as toujours ton collègue chinois, Zhang Weiguang ?
Johann se repousse au fond de son fauteuil.
— Ben, non. Il a été la victime des rapports conflictuels avec son pays ; Il a été remercié du jour au lendemain.
— Merde ! Je savais pas.
Alors que les deux se renfrognent, chacun à cause d’une chose qui leur est propre, l’un des malabars entre dans le salon en courant.
— Patron, une voiture est signalée sur la route !
Chapitre 10
Le lancement
Max et Johann, saisis par l’entrée inopinée du garde du corps, se précipitent à la fenêtre.
Max Engelmann se retourne vers le malabar, de nouveau très calmement.
— Amis ou... ?
— Des amis de cocktails.
Max sourit ironiquement.
— Je vois, notre ami de Mongolie continue à penser à nous... et ils devraient arriver dans combien de temps, Viktor ?
— Ça dépend, monsieur.
Max réfléchit un instant.
— Oui, oui, évidemment... et vous avez combien de flingues disponibles tout de suite ?
— Cinq, monsieur, mais Ivan a sa machine à découdre.
Max sourit, tandis que Johann, qui vient de se tourner aussi, reste perplexe.
— À “découdre” ?
— C’est une image, fiston.
— Alors, monsieur, on les accueille de quelle manière ?
— Le petit pont d’entrée est toujours en... attente ?
C’est l’armoire à glace cette fois qui sourit.
— Toujours à votre commandement, monsieur.
— Très bien, alors...
*
Le petit pont juste avant l’entrée sur la propriété de la datcha vient de sauter avec des gerbes de flammes et de bouts de voiture dans un fracas incroyable.
— On fait le ménage, Ivan !
Viktor, le malabar en chef, fait signe à son adjoint d’aller saupoudrer un peu ce qu’il reste ; au cas où.
Ivan est assez petit de taille, et bâti tel un colosse, son crâne dégarni dépasse à peine des hautes herbes de la berge du léger ruisseau que le petit pont enjambe. Ou plutôt, enjambait, étant donné son état à la suite de l’explosion.
Dans l’extase du moment, malheureusement, Ivan ne voit pas le seul survivant qui a pointé son Makarov.
Un coup bref.
Un morceau du front d’Ivan se détache, il tombe, mort sur le coup.
Cependant, le tireur embusqué est lui-même la dernière victime de la tuerie lorsqu’une dernière explosion de la voiture éjecte un morceau de métal qui vient lui trancher la gorge.
Viktor appelle monsieur Engelmann avec son talkie-walkie.
— Monsieur, ça y est, nettoyage fait.
— ...
— Bien, monsieur, on va s’y mettre sans attendre.
Viktor se tourne vers son deuxième adjoint, Dmitri.
— Viens ! On va dégager Ivan... et on se met à la réparation du pont, on a du boulot sur la planche.
Son adjoint, un type assez fin et de haute stature, avec un rien de “british” dans l’attitude, le prend avec philosophie.
— Un bon ouvrier nettoie son établi.
*
Max pose le talkie-walkie sur son bureau en se tournant vers Johann, qui lui, était en train de lire le dernier numéro de “Nature”.
— Max, cet article de Desmond King-Hele dans le dernier Nature est réellement très intéressant, les américains sont de moins en moins à la traîne et risquent de nous supplanter.
Son père adoptif se rapproche de lui.
— Certainement, Johann... mais franchement j’admire ton détachement.
Levant la tête, l’air très sérieux.
— Que veux-tu qu’un scientifique comme moi puisse faire quand ça fait boum ?
Stoppé dans son élan vers le téléphone, Max réfléchit quelques secondes.
— Tu as raison, en fait. Bon, je vais quant à moi téléphoner à Joukov pour l’informer de ce qui vient de se passer sur sa propriété.
— L’une de “ses” !
— ...Oui... effectivement. Ton grand-père est prévoyant... et il en a les moyens.
*
7 octobre 1959, à Baïkonour, c’est l’effervescence. Luna 3 vient d’être lancé. Après l’échec de Luna 1, il y a dix mois et les nombreux ratés de Luna 2 pour enfin réussir son crash programmé sur le sol lunaire il y a plus d’une vingtaine de jours et qui avait été salué par la communauté scientifique, c’est une sorte de délivrance pour tout le personnel.
Mais surtout c’est une angoisse pour Johann qui attend beaucoup de cette mission.
Sergueï Korolev, son supérieur direct depuis le début de cette année, et après la discrète réunion dans la datcha de Barvikha, s’approche du jeune homme et lui pose une main paternelle sur l’épaule.
— Allons, mon jeune camarade, ne t’inquiète pas, tu as bien travaillé, et je crois que tes photos seront d’un intérêt scientifique particulier.
Johann, qui sait lui la raison précise de ces prises de vues, ne peut que lui sourire, reconnaissant.
— Oui, camarade.
Mais il est interrompu par l’un de ses collègues, Martin Lagoutte, un français d’origine.
— Pardon Johann, mais ton grand-père est au téléphone et te demande. J’espère que ce n’est pas grave.
Johann est surpris de cette dernière phrase.
— Pourquoi tu dis ça, Martin ?
— Son ton... j’ai l’impression qu’il est très... anxieux.
(bientôt la suite)
[1] Ce missile était destiné à un vol vertical, il a établi un record : 176km de haut.
[2] On connaît la lettre Einstein-Szilárd, écrite par le physicien nucléaire Leó Szilárd et signée par Albert Einstein le 2 août 1939 pour le président Roosevelt. Elle déclenchera le projet Manhattan qui permit aux États-Unis d’acquérir l’arme nucléaire en 1945.
[3] Le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, après le NKVD et avant le KGB.
[4] Ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique.
[5] Congrès où Khrouchtchev dénonce les crimes du stalinisme.
[6] La ville portait le nom de Saint-Pétersbourg avant 1914 ; puis Pétrograd jusqu’en 1924 et enfin Léningrad. Elle reprend son nom d’origine en 1991, seulement.
[7] On notera ici que ce sont des patins d’appartement, vieille habitude du passé.
[8] Il fut une époque, où un représentant de l’ordre religieux devait faire attention.
[9] Il semblerait que le terme était toujours en usage sous la Guépéou, et même après.
[10] Cet épisode de la vie de Joukov est totalement fictif. NdA
[11] Premier ancêtre du KGB.
[12] Seule chose exacte de ce chapitre. NdA
[13] Je me suis permise ici de faire intervenir l’auteur de “La planète des singes”... parce que j’en avais envie, c’est évidemment fictif.
[14] cf note 8.
[15] Attention, les nazis reviennent !
[16] — Je vous dois combien ?
— 70 Pfennig, s'il vous plaît
[17] Texte transcrit sur la source de la dépêche de TASS reproduite dans le journal soviétique Krasnoe Znamia du 6 décembre 1957.
[18] cf fr.wikipedia.org/wiki/Luna_1
[19] Organisme de “sécurité” de l’URSS en fonction en mars 1934.
[20] C’est une longue histoire, purement idéologique, faisant suite au rapport Khrouchtchev du XXe Congrès du PCUS.
[21] “Serviteurs de Czernobog”, Czernobog, figure divine slave associée au malheur et symboliquement liée à l’obscurité.
[22] Modèle de voiture soviétique.
[23] cf chapitre 4 “La Kneipe”.
[24] Terme du contre-espionnage, qui signifie qu’on fait changer quelqu’un de camp.”