Le futur est féminin
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Préambule grammatical
Cher lectorat, il me faut préciser ici que je me suis permise de modifier la règle “masculine” du verbe “avoir”, importée de l’italien par Clément Marot au XVIe siècle [1]. L’accord féminin ou masculin se fait en répondant simplement à la question “quoi ? ou qui ?” du verbe “avoir”, comme on répond à la question “qui ?” pour le verbe “être”.
“J’ai achetées des fleurs.”
“J’ai acheté un pic à glace.”
“Des fleurs que j’ai achetées.”
“Un pic à glace que j’ai acheté.”
On notera aussi le féminin de quelques expressions et l’usage de certains pronoms.
LE FUTUR EST FÉMININ
J’ai retrouvées quelques pages de textes alors que je faisais le vide dans le grenier de mon arrière-grand-mère. J’étais à Fonteluce, au sud de l’Italie, dans le “talon de la Botte”. Le petit village recommence à vivre et à se souvenir de Lina Ledda, mon arrière-grand-mère.
C’était il y a plus de cent ans, en 2035, quand l’Europe était à feu et à sang depuis les invasions russes.
À cette époque, la société avait régressée, revenant aux vieilles lunes judéo-chrétiennes et bourgeoises du XIXe siècle. Lina refusait d’être contrainte uniquement aux travaux domestiques.
J’aurais tellement aimée la connaître, Lina !
Là, dans ce grenier en cette fin de journée, je me suis assise par terre, accroupie, et j’ai ouvert enfin le dossier où elle avait rangés ses textes.
J’ai alors senti dans mon dos un frisson me parcourir à la lecture d’un poème en prose de sa main.
“J’ai découverte une femme du XIXe siècle, en me laissant aller sur internet, cherchant quelques lectures. Sojourner Truth, esclave noire née en 1797, libérée de son état en 1827 et morte en 1883.
Voici pour mes sœurs un texte basé sur sa biographie “Ain’t I a Woman ?”
NE SUIS-JE PAS UNE FEMME ?
Cet homme, là-bas, dit qu’il faut aider les femmes à monter dans les carrosses, les porter au-dessus des fossés et leur donner partout la meilleure place. Moi, personne ne m’a jamais aidée à monter dans un carrosse, ni à franchir une flaque de boue, et personne ne m’a jamais donné la meilleure place.
Et ne suis-je pas une femme ?
Regardez-moi. Regardez mon bras ! J’ai labouré, j’ai semé, j’ai récolté et rempli les granges. Aucun homme ne m’a surpassée.
Et ne suis-je pas une femme ?
Je pouvais travailler autant qu’un homme, manger autant que lui — quand j’avais de quoi manger — et supporter le fouet tout aussi bien. Et ne suis-je pas une femme ?
J’ai mis au monde treize enfants et j’ai vu presque tous être vendus comme esclaves. Lorsque j’ai poussé mon cri de mère déchirée, personne ne m’a entendue, sinon Jésus.
Et ne suis-je pas une femme ?
Ce petit homme en noir, là-bas, affirme qu’une femme ne peut avoir autant de droits qu’un homme, parce que le Christ n’était pas une femme. Mais d’où vient votre Christ ? De Dieu et d’une femme ! L’homme n’y est pour rien !
Si la première femme que Dieu a créée eut assez de force pour bouleverser le monde, toute seule, alors les femmes, ensemble, devraient bien pouvoir le remettre à l’endroit.”
J’ai refermé le dossier d’un coup ; des larmes coulaient sur mes joues. Comment pouvait-on en venir à oppresser ainsi une être humaine, simplement parce qu’elle était noir ; mais en plus, femme ! Un sentiment de profonde colère m’a envahi.
Je me suis levée et j’ai été à la fenêtre du grenier, une petite fenêtre ronde couverte de poussière.
Au-dehors, j’ai vu le soleil descendre lentement derrière les collines qui reprenaient un peu de la couleur verte après des décennies de massacres que les hommes ont perpétrés ; bientôt il ferait nuit. J’ai pris le dossier sous mon bras et je suis redescendue.
J’ai été m’asseoir dans la seule pièce du rez-de-chaussée de cette pauvre maison. J’étais bien. La richesse ne m’a jamais intéressée, ni la possession. J’étais là.
J’ai déroulé mon ordinateur portable. Il s’est allumé tout de suite. “Tant mieux, Toto, j’ai eu peur tout à l’heure que tu ne veuilles pas le faire...” me disais-je à moi-même. Je parle souvent aux objets, ça me fait sourire, mais j’ai aussi l’impression d’être plus respectueuse.
“Sojourner Truth... voyons, qui es-tu ?”
Quelle femme ! Née sous le nom de son “proprio” (quelle horreur !), Baumfree, Isabella. Elle se bat contre son ignoble condition, dans ce pays qui glorifie “la liberté” ! [2] Puis, ayant fui l’esclavage, elle est accueillie par un couple de Quakers. Ce sont ceux-là qui l’aideront. Alors elle décide de changer de nom et devient Isabella Wagenen. Elle devient la première femme noire, en 1828, à remporter un procès contre un esclavagiste, Solomon Gedney, en Alabama. Gagnant la liberté de son fils Peter.
Je suis fière de cette femme, ça peut paraître puéril, mais ça fait tellement de bien de savoir qu’il y a des êtres humaines comme elle ; qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura.
“Merci Toto” pensais-je en tapotant mon ordi. C’est une habitude de prendre les objets aussi pour des “êtres vivants”, même si je sais bien ce qu’ils sont. Cette habitude, je l’ai prise il y a quelques années, quand j’ai démissionnés de mes parents. Ils me tapaient trop sur le système. J’étais majeure en 2122, et mes seize ans en poche j’ai été direct aux “Tannières”. C’était, ou devrais-je écrire “c’est”, parce qu’il existe toujours, un lieu collectif “ouvert et sécurisé pour les déviantes et déviants à l’ordre social”, comme c’est écrit en grosses lettres rouges sur le mur à côté de la porte principale.
Quarante et un ans plus tôt, à Val-des-Aulnes, juillet 2122, en Normandie.
— Bonjour madame, je cherche “Les Tannières”, vous savez où c’est ?
La dame devant moi, grande brune d’un certain âge, me regarde avec condescendance.
— Ah ?... Vous en êtes ?
Je n’ai pas compris sa répartie, mais tout en me disant cela, elle me désignait une petite colline dont les jeunes arbres avaient repris du terrain depuis l’époque des “Grands feux” ; quand, partout, tout brûlait en été, à cause de ce que l’homme avait fait de son environnement.
J’ai regardé la petite colline, sous le soleil normand cet été-là.
— Merci, ai-je dit nonchalamment, mais poliment... question d’éducation sans doute.
Quand je suis arrivée dans cette ancienne usine immense, j’ai tout de suite été conquise par le lieu. Des gens partout, certains assis sur de vieilles chaises raccommodées, d’autres accroupis par terre et d’autres encore se promenant seuls ou en groupes.
Il y avait des rires, des discussions sur un fond musical doux, un jazz rock des années 2090. C’était le matin aux Tannières.
Les portes du grand hangar principal étaient ouvertes. Je me suis présentée à un grand type qui était accoudé à un meuble servant de bar ; il était devant un mug de café et lisait un vieux bouquin.
Lorsque je fus en face de lui, silencieuse, mon sac à dos toujours sur mes épaules, il leva la tête en souriant.
— Salut toi, tu es qui et comment ?
J’ai souri, j’adorai cette manière compréhensive de faire attention “à l’autre”. C’est devenue l’habitude chez la plupart des gens, sauf quelques ancestrops tenant à leurs vieux comportements.
— Je suis Christine, et je suis “ellui”.[3]
— Salut Christine, moi c’est France, je suis luiel.
J’ai dû revoir mon appréciation de son genre ; le voyant, je m’étais “trompée”, une vieille habitude atavique que j’avais encore, malgré moi.
— Salut France, j’arrive de Bourgogne, je peux trouver un coin où m’installer... si c’est possible ?
Cette fois, il est descendu de son tabouret, prenant son ouvrage, il a fait le tour du bar. Il commençait à aller vers une sorte de couloir.
C’est là que je l’ai vu habillé de pied en cape. De vieux croquenots à ses pieds sans chaussettes, une longue jupe noire, dans le style bohémienne, et son long t-shirt rouge qui mangeait sur sa robe ; il y avait une légère déchirure à son épaule gauche. Mais ce qui m’avait frappé, c’était son collier en trombones qui soutenait une très belle nacre nervurée.
Liel m’attendait.
— Viens, Christine, je vais te montrer où tu pourras t’installer, tu préfères être seule ou en dortoir ?
Quand liel m’a dit “dortoir”, j’étais fascinée ; des souvenirs d’école me sont revenus.
— Dortoir ! Dortoir ! Yep Yep !
Il m’a souri et après le long couloir où j’ai pu voir différentes pièces toutes ouvertes, des toilettes d’abord, un studio informatique vide de personne, et une pièce remplie de vêtements rangés soigneusement sur un portant.
Je m’y étais arrêtée, stupéfaite.
— Tiens, ça te branche ?... C’est en accès libre, tu prends, tu poses, tu portes, tu gardes ; bref... c’est libre et à la disposition de toustes.
— Merci France, c’est vraiment extra ce truc.
On a fini par arriver dans un grand espace où il devait y avoir les machines dans le temps. Là, il y avait plein de matelas par terre.
Il me montra un endroit tranquille de sa main tendue qui tenait toujours son livre.
C’est là que je lui ai posé la question qui traînait dans ma tête depuis que je l’avais vu lire.
— C’est quoi ton bouquin ?
Un peu étonné de ma curiosité, il mit quelques instants avant de comprendre qu’il avait son livre en main.
— Tu aimes lire ?
La question n’était pas si saugrenue, l’objet livre n’était pas l’objet préféré de ma génération, le bracephone ou l’ordiroll plutôt.
— Oui, j’adore ça... ma grand-mère était profetrice de français.
— Ah ouaip ? Cool... mais tu sais, ce bouquin est en italien.
— Ça tombe bien, ma grand-mère était italienne et je connais la langue.
*
“Il Merito delle Donne”, Le Mérite des Femmes, écrit par une femme, Moderata Fonte, en 1592[4]. Eh bien j’ai pu le lire un peu après, quand France me l’a donné ; car aux Tannières, il n’y a pratiquement aucune propriété, sauf nos effets personnels... et encore, certaines et certains s’échangent leurs objets. Moi pas trop, j’avoue, par contre, je fais tourner le reste.
Ce bouquin était une vieille réédition de 1988, chez Eidos, une éditrice italienne, Vittoria Surian, qui a fait un travail magnifique de redécouverte des œuvres féminines, dont cette édition-là.
Et ce texte féministe, même s’il “date un peu”, est déjà assez extraordinaire, surtout que c’est le second ouvrage de l’Histoire, publié par une Italienne[5].
En plus, le livre est sous-titré ainsi : “Où, en deux journées, on montre clairement combien elles sont dignes, et plus parfaites que les hommes”. L’ouvrage ne parle pas d’égalité entre hommes et femmes, mais insiste sur l’éducation des femmes et des deux sexes, vu dans un rapport de force, d’autant que l’idée est déjà présente d’une “prise de pouvoir” par les femmes.
Quand j’ai lu ça... j’ai même dit à haute voix :
— Whooooaaaa !
Ça a mis du temps avant que l’humanité s’amende et laisse la femme avoir une vraie place ; non pas de “pouvoir”, heureusement que l’idée sociale et politique a évolué depuis le XVe siècle. Reproduire la bêtise de l’homme aurait été une vraie plaie.
Cette Moderata, dont rien que le prénom est un signe de “modération” n’a cessé de me faire sourire de plaisir, et sa lecture m’a fascinée. Évidemment, ce n’est pas une autrice du XXIIe siècle, mais quel bonheur de découvrir ce genre d’écrit.
Je m’en suis ouverte à France, après avoir fini ma lecture.
— Moi aussi, Christine, cette découverte m’a bouleversée, pourtant j’en connais des écrits de femmes dans l’Histoire, mais en tombant sur celui-là, j’étais scotché.
Là, je suis devenue super curieuse.
— J’ai lu seulement “Le deuxième sexe”, tu sais. Tu peux me parler d’un autre ?
Il était enchanté de ma question, comme un bibliothécaire ou une libraire qui aime “ses enfants”.
On était en train de déjeuner “en collectif”, comme d’habitude, et on avait à peine fini le plat de courgette farcie à la purée de haricots verts épicés ; quand il s’est levé d’un coup.
— Suis-moi, je vais te montrer. Une édition de “Vindication of the rights of woman”[6], de Mary Wollstonecraft, un vieux livre de 1891...
Florence, le 24 décembre 2126 ; mon colocataire, France, avec qui je partageais ma vie à cette époque-là, avait trouvé un taff’ au Musée des Offices. Sa passion pour la peinture du quattrocento, et surtout l’extraordinaire Michelangelo Merisi da Caravaggio, qu’il m’a fait connaître, le dévorait tant que je ne le voyais pas souvent.
Je m’étais replongé dans des lectures diverses, “L’Enfer” de Dante Alighieri, le “Décaméron” de Boccace et cet ouvrage qu’il venait de m’offrir ; celui que j’avais déjà lu quatre ans avant, “Vindication of the rights of woman”[7] de Mary Wollstonecraft, dans son édition de 1891.
Le livre était dans ses affaires depuis qu’il était parti de chez ses vieux en claquant la porte. Un des rares objets qu’il avait pris à ce qu’il m’avait dit.
L’introduction de la fin du XIXe siècle, par Millicent Garrett Fawcett était magnifique et rendait hommage à la féministe du XVIIIe siècle. Fawcett, grâce à son introduction est revenue sur un siècle de “mauvaise réputation” elle a replacée Mary Wollstonecraft dans l’histoire des idées et contribuée à réhabiliter son œuvre auprès du public victorien[8].
Mary est à l’opposé de son époque, c’est une “femme libre” avec une vie sentimentale mouvementée, comme on pourrait le dire. Deux histoires d’amour malheureuses. Une première fille avec le second de ses partenaires puis son mariage avec William Godwin, l’un des ancêtres du mouvement anarchiste anglais[9] dont ils auront une fille, Mary Wollstonecraft Godwin, qui deviendra célèbre sous le nom de Mary Shelley.
Mais c’est surtout ce livre qui détermine sa place dans le long “combat féministe”, d’autant plus qu’avant de l’avoir écrit, deux ans auparavant, elle s’en était prise au masculinisme béat d’Edmund Burke[10] dans “A vindication of the rights of men”.
J’avais été émue à la lire, tout en mettant de côté son déisme, finalement très dans son époque. Le reste est tellement fort et puissant, principalement si on replace cette écriture à cette époque “victorienne” où le “paraître” l’emportait sur “l’être” comme cela a perduré jusqu’à la fin du XXIe siècle.
Et puis quand j’avais découvert qu’elle était la mère de l’autrice de “Frankenstein”... ça m’avait fait sourire en coin... et j’ai relu alors le roman de la fille de cette pionnière.
C’était donc ce soir de Noël. Un jour comme un autre, mais après tout, une occasion de faire un clin d’œil, une attention particulière.
Il est rentré de son taff’ vers dix-neuf heures, à son regard il était mystérieux. J’ai laissé de côté “Nessun destino ; siamo ciò che facciamo di noi stessi… o ciò che non facciamo”[11], un roman de science-fiction d’une illustre inconnue du début du XXIe siècle. Je le regardais, inquisitrice.
— Qu’y a-t-il, France ?
— Tu n’aimes pas les surprises, hein Christine ?
J’acquiesçai de la tête, maintenant un peu méfiante.
— Tu me prépares quoi... le père Noël va arriver ?
Il se mit à rire.
— Non, je crois que celle-ci, tu vas l’apprécier... je pense ! Habille-toi, je t’emmène dans un des endroits les plus fabuleux de cette foutue ville.
Je n’ai rien dit. On se connaît depuis quatre ans, keupin-keupine, je me suis dit alors qu’après tout, surprise ou pas...
*
— Alors ?
On était dans la salle de la Galerie des Offices où sont exposées les œuvres du Caravage. Je suis de nouveau restée plantée là, devant “Le sacrifice d’Isaac”, silencieuse, admirative de la puissance évocatrice de cette toile. La violence du geste d’Abraham, son regard déterminé, le couteau et la tête effrayée d’Isaac. Même si ce n’est pas ma toile préférée de l’artiste “maudit”[12].
Je n’avais posée aucune question. Il faisait nuit, et nous étions solitaires au premier étage de ce merveilleux musée. Mais c’est quand il m’a tirée de ma rêverie, pour aller au second, que je lui ai posée la question qui me taraudait enfin.
— Mais... les visites sont fermées, alors comment se fait-il ?
Il m’a souri.
— J’ai demandé simplement à mon directeur, Giovanni Fiori, de pouvoir bénéficier de ces instants. Il n’y a ici que les drones de surveillance et nous.
— Et eux !
J’écartai les bras, presque en pleurs d’être entourée de ces œuvres si magnifiques dans la pénombre du faible éclairage que mon guide avait avec lui.
— Oui... suis-moi.
On a monté les escaliers, nos pas résonnaient sur le sol en pierre, dans un silence de crypte.
Nous sommes arrivés alors devant le très fameux tableau de Botticelli, “La naissance de Vénus”. C’est vrai qu’il est beau, et par association d’idées, je me suis souvenue de la phrase de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”.
— C’est vrai, France, la photo ne rend pas si bien hommage à ce tableau. Mais ça me fait penser au vieux film “Simone de Beauvoir”, tu sais.
— Celui du début du XXIe siècle[13] racontant la relation de l’autrice avec un écrivain américain communiste ?
— Mais maintenant, j’ai un souci avec Beauvoir et certains de ses amours, je lui préfère Gisèle Halimi.
20 octobre 2142, Christine s’était installée à Paris, 65 avenue Philippe Auguste, au dernier étage d’un vieil immeuble parisien. Après deux décennies à passer d’un collectif à un autre, elle avait décidé de “se poser”. Ça tombait bien, une parution anarchiste avait besoin d’une personne à faire des tas de choses différentes... elle avait dit “oui”.
C’était pas simple comme vie. Mais le travail libre au sein d’une structure comme celle-ci, c’était intéressant et possible. Depuis les années terribles, quand les nazis du Front du Renouveau avaient réussi à avoir le pouvoir autour des années 2030, grâce aux moutons votants et bêlants, il avait été difficile ensuite, et long, de mettre en place une société plus juste ; mais grâce à l’appui fort de très nombreuses femmes, qui comme en février 1917 avaient initiée une révolution ; avait émergé alors un autre mode de fonctionnement de la société entière.
Il se trouve que ce jour-là, Christine était passée devant un cinéma en rentrant chez elle à pied. Un de ces nouveaux endroits où l’on pouvait non seulement voir des films, mais boire un coup, se retrouver, discuter, rêver, semer des actes.
Un homme l’avait interpellée.
— Eh ! C’est toi... Christine ?
Elle le regarda, interrogative.
Enfin, après avoir fouillée dans sa mémoire ; ça lui revenait.
— France... c’est toi ?
Il faut dire que sa transgeorité était accomplie. Une chevelure en dreadlocks serrées, une barbe rousse touffue... elle avait eu du mal à le reconnaître.
— Mais oui, c’est bien moi, fit-il avec un large sourire.
— Tu es magnifique, si tu me le permets, réellement, ça te va super bien, le style rasta.
— Merci, mais toi aussi, tu me parais super épanouie ; qu’est-ce que tu peux bien faire à Paname ?
— Je vis, tranquillement, j’aide “La tanière”, une publication anar. Recherches, illustrations, documentations et toutes ces sortes de choses dont elle a besoin.
— Oki, oki, dis, ça te branche, il y a une rétrospective Anouk Grinberg[14].
— Qui ça ?
— C’est une actrice du siècle dernier, et justement, iels repassent ici quelques-uns de ses films cette semaine, ça t’intéresse ?
Christine, qui s’était préparée à passer une nouvelle soirée tranquille, à lire en écoutant du Coltrane, prit un instant pour peser la proposition.
— Pourquoi pas, iels passent quel film ce soir ?
— “Le procès de Bobigny”, un téléfilm de 2005... restauré !
Les yeux de Christine s’illuminèrent.
— Extra, je connais l’histoire, mais je n’ai jamais vu ce... “téléfilm”. Mes parents avaient un vieil écran, quand j’étais petite, dans les années 2120, juste avant que ce média ne disparaisse définitivement. C’est cool que les trucs tournés à l’époque de ce machin soient restaurés pour passer sur grand écran. Bon, écoute, je passe à la maison poser quelques trucs et je reviens ; ça te va ?
— Bien sûr, on est avec des keupinoses, là... et la séance ne commence qu’à vingt et une heures.
Christine, qui n’habitait pas très loin du cinéma Théophile Ferré, se pressa pour se remémorer cette femme.
Arrivée à son étage, sous les toits, elle se précipita sur un dico.
“Ah ! C’est ça... pour l’indépendance de la Tunisie, de l’Algérie, avocate du FLN notamment dans le procès de Djamila Boupacha, elle fait condamner un général et un ministre des armées pour forfaiture...”
Elle referme le vieux dico.
“Faut que je respire...”
Elle trembla d’émotions en allant se servir un verre d’eau fraîche au robinet.
“C’était vraiment des Cro-Magnon à cette époque... c’est dingue.”
Elle but et revient à son dico pour reprendre la lecture.
“...Elle s’oppose à la Guerre du Viêtnam... ah oui... bordel, quelle période de merde... Procès de Bobigny... bon, je passe, je vais voir le film tout à l’heure, je préfère garder mes neurones tranquilles.”
Elle réfléchit quelques instants en levant la tête vers le plafond.
“Quand même... quand j’y pense, quel caractère il fallait avoir, la persévérance de cette femme dans un monde de brutes épaisses, d’hommes incultes... bon, c’est vrai, y avait pas que ça ; mais quand même... c’est eux qui dominaient tout.”
Elle rouvrit le dico.
“...Procès d’Aix-en-Provence, Anne Tonglet et Araceli Castellano, victimes d’un viol collectif...”
— Ah oui ! cria-t-elle à haute voix avant de penser, “c’est dingue, à l’époque un viol n’était pas un crime, l’homme avait toujours raison !... ou presque, la femme était souvent prise à partie pour telle ou telle raison.”
Par automatisme, elle regarda l’heure à la vieille pendule, et s’aperçut qu’il est temps pour elle d’aller rejoindre son vieil ami France au cinéma.
“Merde... faut que j’y aille.”
Au moment où elle allait pour fermer le dico, elle retomba sur une phrase qui l’interpella, “Elle devient [Gisèle Halimi] l’une des principaux avocats du Front de libération nationale (FLN) algérien...”
Ça lui fouetta le cerveau, “l’une des principaux avocats...” et par un mécanisme étrange du cerveau, un souvenir lui revint ; celui de Margaret Cavendish.
14 février 2135, le petit village d’Ashcombe Green, dans l’Essex, est calme en ce petit matin brumeux. Christine était allée au marché à pied, pour se détendre. Elle s’était fâchée la veille contre un type “à l’ancien-ne”, qui l’air de rien l’alpaguait un peu trop. Ça lui avait fait une mauvaise nuit, et pour se remettre elle était donc allée faire quelques courses pour le collectif The Unruly[15] où elle s’était arrêtée depuis quelques mois. Elle y était depuis son départ d’un autre collectif,
en Allemagne, Die Unartigen[16] ; elle vivait comme ça, depuis 2122, d’un collectif à l’autre, pour comprendre, pour échanger avec elleux, essayant d’évoluer au mieux par ses rencontres.
C’est alors qu’elle caressait les œufs d’une fermière que celle-ci la reconnut.
— Christiane ?...
Elle était dans ses pensées et ce prénom dit à haute voix ne la fit pas réagir.
— ...Pardon, Christine ?
Cette fois, elle fixa la fermière dans les yeux, interrogative.
— Julia... c’est toi ?
Un sourire commun les rassembla.
— Oui... absolument, tu te rappel-les !... Pietraselva, il y a dix ans.
— Oui... mais que fais-tu ici ?
— Comme tu vois, je vends ce que les êtres que j’ai adoptés, me donnent en échange de mon humble aide.
Christine se souvint de Julia, certains la trouvaient extrémiste, parce qu’elle avait une conscience envers nos coexistants et d’autres qu’elle ne devrait pas “profiter” de ces mêmes êtres, d’autant qu’elle mangeait toujours des œufs.
Mais les temps, en dix ans, avaient évolués, désormais il était plus courant que l’on respecte l’autre tant que ce respect était partagé. C’était fragile, mais l’être humain a un passif si négatif qu’il fallait bien lui donner le temps de s’amender.
— Mais oui, je vois. Mais, toi... ici sur cette île, loin de ta Toscane.
Julia rougissait presque.
— Oui, ma grande, je me suis mise en trio avec un couple.
— Un couple ?
— Oui, des vieux octanteux[17], des artistes !
— C’est drôle, je t’imaginais plutôt te mettre en couple avec un nanar.
— Bah... c’est la vie. Mais toi ?
Christine levait les yeux au ciel... qui s’était éclairci.
— Oh, moi je bouge, ici un moment, là un autre. En ce moment, je suis au collectif, là-haut, sur la colline.
— Ah ! Le fameux Les Indociles !
— Oui.
— Tu fais quelque chose ce soir ?
— Nan, nan, rien de prévu.
— Alors si tu veux, ce soir, au village, il y a théâtre. Une pièce de la féministe Margaret Cavendish, The convent of pleasure[18].
— C’est pas vrai ? Je connais pas.
— Ben c’est l’occasion, d’autant que mes vieux octanteux y jouent.
*
Christine ne connaissait pas cette féministe, Margaret Cavendish. Une fois revenue au collectif, elle s’est installée sur la terrasse, devant l’an-cien hôtel abandonné qui sert de lieu à ce collectif anarcho-queer dans l’Essex ; assise dans un vieux fauteuil Voltaire, son dico entre les mains. Elle lisait et pensait.
“Née en 1623... eh bé... pas jeune. Une aristocrate... bah, pourquoi pas. Première femme admise à une réunion de la Royal Society et reçoit dans son salon des philosophes com-me Descartes... mouai, c’est toute une époque... elle est la première femme à se qualifier d’authoress... wooooaa !”
Une personne du collectif l’inter-rompt en s’approchant.
— Tu lis quoi, Christine ?
— Un dico, Michelle... tu connais Margaret Cavendish ?
— Oui bien sûr ; mais c’est étrange comme coïncidence... ce soir au village on joue sa pièce de théâtre, La maison des femmes libres.
— Oui, j’ai su ça. Tu viens la voir avec moi ?
*
De retour du théâtre du village, qui est en fait simplement installé dans une des granges du village, Michelle et Christine rient de bon cœur de cette pièce qui leur a fait tant de bien.
Christine commente sur le chemin.
— Évidemment, une communauté dans cette “maison”, dans laquelle cette noble femme qui est en opposition au mariage, vit avec d'autres femmes à l’abri des contraintes du patriarcat est une pure fiction à l’époque, mais qu’est-ce que ça fait du bien qu’une femme ait pu l’imaginer !
— Oui, à propos d’éducation des filles, ça me rappelle une vieille photo que j’ai gardée d’une pakistanaise, au début du XXIe siècle, Malala Yousafzai... tu connais ?
— Non.
(bientôt la suite)
[1] cf fr.wikipedia.org/wiki/Accord_du_participe_pass%C3%A9_en_fran%C3%A7ais.
[2] Ce pays est étrange, il fonctionne sur des principes qu’il bafoue chaque jour. On ne peut en vouloir à tous ses habitants, il y a tant de gens bien partout et tant d’êtres immondes, partout aussi. Mais, il faut le reconnaître, ce pays est celui qui glorifie la “force” et le “pouvoir”, nullement le “partage” et la “compréhension”, cependant aucun État sur terre ne le fait non plus, mais aux USA, “force et pouvoir” sont érigés en dogmes. NdA
[3] On notera ici que j’ai voulu mettre le genre choisi en premier et celui donné à la naissance en second. C’est un choix personnel.
[4] Chose étonnante, elle l’écrit en deux journées... juste avant de mourir à 37 ans.
[5] Le premier date de 1560. Mais on notera que ce doit être son oncle qui le publia.
[6] “Défense des droits des femmes”, publié pour la première fois en 1792.
[7] “Défense des droits des femmes”, publié pour la première fois en 1792.
[8] La reine Victoria a tellement imprégné son époque qu’on en vient à parler de “public victorien”. Elle meurt en 1901, après plus de 63 ans de règne.
[9] On lira sur wikipedia sa biographie avec intérêt.
[10] Ce dernier, dans son “Reflections on the Revolution in France” avait associé le beau à la faiblesse et à la féminité, et le sublime à la force et à la masculinité
[11] “ Pas de destin, mais ce que nous faisons de nous... ou pas” que l’on trouve encore chez Denis éditions, soit à prix libre dans la librairie, soit à petit prix sur le site.
[12] Non, c’est “L'Incrédulité de saint Thomas” que j’admire le plus.
[13] Oui... le film devrait sortir en 2030.
[14] C’est tout à fait fictif concernant cette actrice réelle, son nom n’est cité ici que parce qu’elle a incarnée Gisèle Halimi dans “Le procès de Bobigny”.
[15] Les Indociles.
[16] Les vilain-es.
[17] Ce terme désigne les “révolutionnaires” qui ont participés aux évènements des années 2080.
[18] Normalement traduit comme “Le couvent du plaisir”, mais qui peut être mal interprété en français, aussi je propose “La maison des femmes libres”.”
Cher lectorat, il me faut préciser ici que je me suis permise de modifier la règle “masculine” du verbe “avoir”, importée de l’italien par Clément Marot au XVIe siècle [1]. L’accord féminin ou masculin se fait en répondant simplement à la question “quoi ? ou qui ?” du verbe “avoir”, comme on répond à la question “qui ?” pour le verbe “être”.
“J’ai achetées des fleurs.”
“J’ai acheté un pic à glace.”
“Des fleurs que j’ai achetées.”
“Un pic à glace que j’ai acheté.”
On notera aussi le féminin de quelques expressions et l’usage de certains pronoms.
LE FUTUR EST FÉMININ
J’ai retrouvées quelques pages de textes alors que je faisais le vide dans le grenier de mon arrière-grand-mère. J’étais à Fonteluce, au sud de l’Italie, dans le “talon de la Botte”. Le petit village recommence à vivre et à se souvenir de Lina Ledda, mon arrière-grand-mère.
C’était il y a plus de cent ans, en 2035, quand l’Europe était à feu et à sang depuis les invasions russes.
À cette époque, la société avait régressée, revenant aux vieilles lunes judéo-chrétiennes et bourgeoises du XIXe siècle. Lina refusait d’être contrainte uniquement aux travaux domestiques.
J’aurais tellement aimée la connaître, Lina !
Là, dans ce grenier en cette fin de journée, je me suis assise par terre, accroupie, et j’ai ouvert enfin le dossier où elle avait rangés ses textes.
J’ai alors senti dans mon dos un frisson me parcourir à la lecture d’un poème en prose de sa main.
“J’ai découverte une femme du XIXe siècle, en me laissant aller sur internet, cherchant quelques lectures. Sojourner Truth, esclave noire née en 1797, libérée de son état en 1827 et morte en 1883.
Voici pour mes sœurs un texte basé sur sa biographie “Ain’t I a Woman ?”
NE SUIS-JE PAS UNE FEMME ?
Cet homme, là-bas, dit qu’il faut aider les femmes à monter dans les carrosses, les porter au-dessus des fossés et leur donner partout la meilleure place. Moi, personne ne m’a jamais aidée à monter dans un carrosse, ni à franchir une flaque de boue, et personne ne m’a jamais donné la meilleure place.
Et ne suis-je pas une femme ?
Regardez-moi. Regardez mon bras ! J’ai labouré, j’ai semé, j’ai récolté et rempli les granges. Aucun homme ne m’a surpassée.
Et ne suis-je pas une femme ?
Je pouvais travailler autant qu’un homme, manger autant que lui — quand j’avais de quoi manger — et supporter le fouet tout aussi bien. Et ne suis-je pas une femme ?
J’ai mis au monde treize enfants et j’ai vu presque tous être vendus comme esclaves. Lorsque j’ai poussé mon cri de mère déchirée, personne ne m’a entendue, sinon Jésus.
Et ne suis-je pas une femme ?
Ce petit homme en noir, là-bas, affirme qu’une femme ne peut avoir autant de droits qu’un homme, parce que le Christ n’était pas une femme. Mais d’où vient votre Christ ? De Dieu et d’une femme ! L’homme n’y est pour rien !
Si la première femme que Dieu a créée eut assez de force pour bouleverser le monde, toute seule, alors les femmes, ensemble, devraient bien pouvoir le remettre à l’endroit.”
J’ai refermé le dossier d’un coup ; des larmes coulaient sur mes joues. Comment pouvait-on en venir à oppresser ainsi une être humaine, simplement parce qu’elle était noir ; mais en plus, femme ! Un sentiment de profonde colère m’a envahi.
Je me suis levée et j’ai été à la fenêtre du grenier, une petite fenêtre ronde couverte de poussière.
Au-dehors, j’ai vu le soleil descendre lentement derrière les collines qui reprenaient un peu de la couleur verte après des décennies de massacres que les hommes ont perpétrés ; bientôt il ferait nuit. J’ai pris le dossier sous mon bras et je suis redescendue.
J’ai été m’asseoir dans la seule pièce du rez-de-chaussée de cette pauvre maison. J’étais bien. La richesse ne m’a jamais intéressée, ni la possession. J’étais là.
J’ai déroulé mon ordinateur portable. Il s’est allumé tout de suite. “Tant mieux, Toto, j’ai eu peur tout à l’heure que tu ne veuilles pas le faire...” me disais-je à moi-même. Je parle souvent aux objets, ça me fait sourire, mais j’ai aussi l’impression d’être plus respectueuse.
“Sojourner Truth... voyons, qui es-tu ?”
Quelle femme ! Née sous le nom de son “proprio” (quelle horreur !), Baumfree, Isabella. Elle se bat contre son ignoble condition, dans ce pays qui glorifie “la liberté” ! [2] Puis, ayant fui l’esclavage, elle est accueillie par un couple de Quakers. Ce sont ceux-là qui l’aideront. Alors elle décide de changer de nom et devient Isabella Wagenen. Elle devient la première femme noire, en 1828, à remporter un procès contre un esclavagiste, Solomon Gedney, en Alabama. Gagnant la liberté de son fils Peter.
Je suis fière de cette femme, ça peut paraître puéril, mais ça fait tellement de bien de savoir qu’il y a des êtres humaines comme elle ; qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura.
“Merci Toto” pensais-je en tapotant mon ordi. C’est une habitude de prendre les objets aussi pour des “êtres vivants”, même si je sais bien ce qu’ils sont. Cette habitude, je l’ai prise il y a quelques années, quand j’ai démissionnés de mes parents. Ils me tapaient trop sur le système. J’étais majeure en 2122, et mes seize ans en poche j’ai été direct aux “Tannières”. C’était, ou devrais-je écrire “c’est”, parce qu’il existe toujours, un lieu collectif “ouvert et sécurisé pour les déviantes et déviants à l’ordre social”, comme c’est écrit en grosses lettres rouges sur le mur à côté de la porte principale.
Quarante et un ans plus tôt, à Val-des-Aulnes, juillet 2122, en Normandie.
— Bonjour madame, je cherche “Les Tannières”, vous savez où c’est ?
La dame devant moi, grande brune d’un certain âge, me regarde avec condescendance.
— Ah ?... Vous en êtes ?
Je n’ai pas compris sa répartie, mais tout en me disant cela, elle me désignait une petite colline dont les jeunes arbres avaient repris du terrain depuis l’époque des “Grands feux” ; quand, partout, tout brûlait en été, à cause de ce que l’homme avait fait de son environnement.
J’ai regardé la petite colline, sous le soleil normand cet été-là.
— Merci, ai-je dit nonchalamment, mais poliment... question d’éducation sans doute.
Quand je suis arrivée dans cette ancienne usine immense, j’ai tout de suite été conquise par le lieu. Des gens partout, certains assis sur de vieilles chaises raccommodées, d’autres accroupis par terre et d’autres encore se promenant seuls ou en groupes.
Il y avait des rires, des discussions sur un fond musical doux, un jazz rock des années 2090. C’était le matin aux Tannières.
Les portes du grand hangar principal étaient ouvertes. Je me suis présentée à un grand type qui était accoudé à un meuble servant de bar ; il était devant un mug de café et lisait un vieux bouquin.
Lorsque je fus en face de lui, silencieuse, mon sac à dos toujours sur mes épaules, il leva la tête en souriant.
— Salut toi, tu es qui et comment ?
J’ai souri, j’adorai cette manière compréhensive de faire attention “à l’autre”. C’est devenue l’habitude chez la plupart des gens, sauf quelques ancestrops tenant à leurs vieux comportements.
— Je suis Christine, et je suis “ellui”.[3]
— Salut Christine, moi c’est France, je suis luiel.
J’ai dû revoir mon appréciation de son genre ; le voyant, je m’étais “trompée”, une vieille habitude atavique que j’avais encore, malgré moi.
— Salut France, j’arrive de Bourgogne, je peux trouver un coin où m’installer... si c’est possible ?
Cette fois, il est descendu de son tabouret, prenant son ouvrage, il a fait le tour du bar. Il commençait à aller vers une sorte de couloir.
C’est là que je l’ai vu habillé de pied en cape. De vieux croquenots à ses pieds sans chaussettes, une longue jupe noire, dans le style bohémienne, et son long t-shirt rouge qui mangeait sur sa robe ; il y avait une légère déchirure à son épaule gauche. Mais ce qui m’avait frappé, c’était son collier en trombones qui soutenait une très belle nacre nervurée.
Liel m’attendait.
— Viens, Christine, je vais te montrer où tu pourras t’installer, tu préfères être seule ou en dortoir ?
Quand liel m’a dit “dortoir”, j’étais fascinée ; des souvenirs d’école me sont revenus.
— Dortoir ! Dortoir ! Yep Yep !
Il m’a souri et après le long couloir où j’ai pu voir différentes pièces toutes ouvertes, des toilettes d’abord, un studio informatique vide de personne, et une pièce remplie de vêtements rangés soigneusement sur un portant.
Je m’y étais arrêtée, stupéfaite.
— Tiens, ça te branche ?... C’est en accès libre, tu prends, tu poses, tu portes, tu gardes ; bref... c’est libre et à la disposition de toustes.
— Merci France, c’est vraiment extra ce truc.
On a fini par arriver dans un grand espace où il devait y avoir les machines dans le temps. Là, il y avait plein de matelas par terre.
Il me montra un endroit tranquille de sa main tendue qui tenait toujours son livre.
C’est là que je lui ai posé la question qui traînait dans ma tête depuis que je l’avais vu lire.
— C’est quoi ton bouquin ?
Un peu étonné de ma curiosité, il mit quelques instants avant de comprendre qu’il avait son livre en main.
— Tu aimes lire ?
La question n’était pas si saugrenue, l’objet livre n’était pas l’objet préféré de ma génération, le bracephone ou l’ordiroll plutôt.
— Oui, j’adore ça... ma grand-mère était profetrice de français.
— Ah ouaip ? Cool... mais tu sais, ce bouquin est en italien.
— Ça tombe bien, ma grand-mère était italienne et je connais la langue.
*
“Il Merito delle Donne”, Le Mérite des Femmes, écrit par une femme, Moderata Fonte, en 1592[4]. Eh bien j’ai pu le lire un peu après, quand France me l’a donné ; car aux Tannières, il n’y a pratiquement aucune propriété, sauf nos effets personnels... et encore, certaines et certains s’échangent leurs objets. Moi pas trop, j’avoue, par contre, je fais tourner le reste.
Ce bouquin était une vieille réédition de 1988, chez Eidos, une éditrice italienne, Vittoria Surian, qui a fait un travail magnifique de redécouverte des œuvres féminines, dont cette édition-là.
Et ce texte féministe, même s’il “date un peu”, est déjà assez extraordinaire, surtout que c’est le second ouvrage de l’Histoire, publié par une Italienne[5].
En plus, le livre est sous-titré ainsi : “Où, en deux journées, on montre clairement combien elles sont dignes, et plus parfaites que les hommes”. L’ouvrage ne parle pas d’égalité entre hommes et femmes, mais insiste sur l’éducation des femmes et des deux sexes, vu dans un rapport de force, d’autant que l’idée est déjà présente d’une “prise de pouvoir” par les femmes.
Quand j’ai lu ça... j’ai même dit à haute voix :
— Whooooaaaa !
Ça a mis du temps avant que l’humanité s’amende et laisse la femme avoir une vraie place ; non pas de “pouvoir”, heureusement que l’idée sociale et politique a évolué depuis le XVe siècle. Reproduire la bêtise de l’homme aurait été une vraie plaie.
Cette Moderata, dont rien que le prénom est un signe de “modération” n’a cessé de me faire sourire de plaisir, et sa lecture m’a fascinée. Évidemment, ce n’est pas une autrice du XXIIe siècle, mais quel bonheur de découvrir ce genre d’écrit.
Je m’en suis ouverte à France, après avoir fini ma lecture.
— Moi aussi, Christine, cette découverte m’a bouleversée, pourtant j’en connais des écrits de femmes dans l’Histoire, mais en tombant sur celui-là, j’étais scotché.
Là, je suis devenue super curieuse.
— J’ai lu seulement “Le deuxième sexe”, tu sais. Tu peux me parler d’un autre ?
Il était enchanté de ma question, comme un bibliothécaire ou une libraire qui aime “ses enfants”.
On était en train de déjeuner “en collectif”, comme d’habitude, et on avait à peine fini le plat de courgette farcie à la purée de haricots verts épicés ; quand il s’est levé d’un coup.
— Suis-moi, je vais te montrer. Une édition de “Vindication of the rights of woman”[6], de Mary Wollstonecraft, un vieux livre de 1891...
Florence, le 24 décembre 2126 ; mon colocataire, France, avec qui je partageais ma vie à cette époque-là, avait trouvé un taff’ au Musée des Offices. Sa passion pour la peinture du quattrocento, et surtout l’extraordinaire Michelangelo Merisi da Caravaggio, qu’il m’a fait connaître, le dévorait tant que je ne le voyais pas souvent.
Je m’étais replongé dans des lectures diverses, “L’Enfer” de Dante Alighieri, le “Décaméron” de Boccace et cet ouvrage qu’il venait de m’offrir ; celui que j’avais déjà lu quatre ans avant, “Vindication of the rights of woman”[7] de Mary Wollstonecraft, dans son édition de 1891.
Le livre était dans ses affaires depuis qu’il était parti de chez ses vieux en claquant la porte. Un des rares objets qu’il avait pris à ce qu’il m’avait dit.
L’introduction de la fin du XIXe siècle, par Millicent Garrett Fawcett était magnifique et rendait hommage à la féministe du XVIIIe siècle. Fawcett, grâce à son introduction est revenue sur un siècle de “mauvaise réputation” elle a replacée Mary Wollstonecraft dans l’histoire des idées et contribuée à réhabiliter son œuvre auprès du public victorien[8].
Mary est à l’opposé de son époque, c’est une “femme libre” avec une vie sentimentale mouvementée, comme on pourrait le dire. Deux histoires d’amour malheureuses. Une première fille avec le second de ses partenaires puis son mariage avec William Godwin, l’un des ancêtres du mouvement anarchiste anglais[9] dont ils auront une fille, Mary Wollstonecraft Godwin, qui deviendra célèbre sous le nom de Mary Shelley.
Mais c’est surtout ce livre qui détermine sa place dans le long “combat féministe”, d’autant plus qu’avant de l’avoir écrit, deux ans auparavant, elle s’en était prise au masculinisme béat d’Edmund Burke[10] dans “A vindication of the rights of men”.
J’avais été émue à la lire, tout en mettant de côté son déisme, finalement très dans son époque. Le reste est tellement fort et puissant, principalement si on replace cette écriture à cette époque “victorienne” où le “paraître” l’emportait sur “l’être” comme cela a perduré jusqu’à la fin du XXIe siècle.
Et puis quand j’avais découvert qu’elle était la mère de l’autrice de “Frankenstein”... ça m’avait fait sourire en coin... et j’ai relu alors le roman de la fille de cette pionnière.
C’était donc ce soir de Noël. Un jour comme un autre, mais après tout, une occasion de faire un clin d’œil, une attention particulière.
Il est rentré de son taff’ vers dix-neuf heures, à son regard il était mystérieux. J’ai laissé de côté “Nessun destino ; siamo ciò che facciamo di noi stessi… o ciò che non facciamo”[11], un roman de science-fiction d’une illustre inconnue du début du XXIe siècle. Je le regardais, inquisitrice.
— Qu’y a-t-il, France ?
— Tu n’aimes pas les surprises, hein Christine ?
J’acquiesçai de la tête, maintenant un peu méfiante.
— Tu me prépares quoi... le père Noël va arriver ?
Il se mit à rire.
— Non, je crois que celle-ci, tu vas l’apprécier... je pense ! Habille-toi, je t’emmène dans un des endroits les plus fabuleux de cette foutue ville.
Je n’ai rien dit. On se connaît depuis quatre ans, keupin-keupine, je me suis dit alors qu’après tout, surprise ou pas...
*
— Alors ?
On était dans la salle de la Galerie des Offices où sont exposées les œuvres du Caravage. Je suis de nouveau restée plantée là, devant “Le sacrifice d’Isaac”, silencieuse, admirative de la puissance évocatrice de cette toile. La violence du geste d’Abraham, son regard déterminé, le couteau et la tête effrayée d’Isaac. Même si ce n’est pas ma toile préférée de l’artiste “maudit”[12].
Je n’avais posée aucune question. Il faisait nuit, et nous étions solitaires au premier étage de ce merveilleux musée. Mais c’est quand il m’a tirée de ma rêverie, pour aller au second, que je lui ai posée la question qui me taraudait enfin.
— Mais... les visites sont fermées, alors comment se fait-il ?
Il m’a souri.
— J’ai demandé simplement à mon directeur, Giovanni Fiori, de pouvoir bénéficier de ces instants. Il n’y a ici que les drones de surveillance et nous.
— Et eux !
J’écartai les bras, presque en pleurs d’être entourée de ces œuvres si magnifiques dans la pénombre du faible éclairage que mon guide avait avec lui.
— Oui... suis-moi.
On a monté les escaliers, nos pas résonnaient sur le sol en pierre, dans un silence de crypte.
Nous sommes arrivés alors devant le très fameux tableau de Botticelli, “La naissance de Vénus”. C’est vrai qu’il est beau, et par association d’idées, je me suis souvenue de la phrase de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”.
— C’est vrai, France, la photo ne rend pas si bien hommage à ce tableau. Mais ça me fait penser au vieux film “Simone de Beauvoir”, tu sais.
— Celui du début du XXIe siècle[13] racontant la relation de l’autrice avec un écrivain américain communiste ?
— Mais maintenant, j’ai un souci avec Beauvoir et certains de ses amours, je lui préfère Gisèle Halimi.
20 octobre 2142, Christine s’était installée à Paris, 65 avenue Philippe Auguste, au dernier étage d’un vieil immeuble parisien. Après deux décennies à passer d’un collectif à un autre, elle avait décidé de “se poser”. Ça tombait bien, une parution anarchiste avait besoin d’une personne à faire des tas de choses différentes... elle avait dit “oui”.
C’était pas simple comme vie. Mais le travail libre au sein d’une structure comme celle-ci, c’était intéressant et possible. Depuis les années terribles, quand les nazis du Front du Renouveau avaient réussi à avoir le pouvoir autour des années 2030, grâce aux moutons votants et bêlants, il avait été difficile ensuite, et long, de mettre en place une société plus juste ; mais grâce à l’appui fort de très nombreuses femmes, qui comme en février 1917 avaient initiée une révolution ; avait émergé alors un autre mode de fonctionnement de la société entière.
Il se trouve que ce jour-là, Christine était passée devant un cinéma en rentrant chez elle à pied. Un de ces nouveaux endroits où l’on pouvait non seulement voir des films, mais boire un coup, se retrouver, discuter, rêver, semer des actes.
Un homme l’avait interpellée.
— Eh ! C’est toi... Christine ?
Elle le regarda, interrogative.
Enfin, après avoir fouillée dans sa mémoire ; ça lui revenait.
— France... c’est toi ?
Il faut dire que sa transgeorité était accomplie. Une chevelure en dreadlocks serrées, une barbe rousse touffue... elle avait eu du mal à le reconnaître.
— Mais oui, c’est bien moi, fit-il avec un large sourire.
— Tu es magnifique, si tu me le permets, réellement, ça te va super bien, le style rasta.
— Merci, mais toi aussi, tu me parais super épanouie ; qu’est-ce que tu peux bien faire à Paname ?
— Je vis, tranquillement, j’aide “La tanière”, une publication anar. Recherches, illustrations, documentations et toutes ces sortes de choses dont elle a besoin.
— Oki, oki, dis, ça te branche, il y a une rétrospective Anouk Grinberg[14].
— Qui ça ?
— C’est une actrice du siècle dernier, et justement, iels repassent ici quelques-uns de ses films cette semaine, ça t’intéresse ?
Christine, qui s’était préparée à passer une nouvelle soirée tranquille, à lire en écoutant du Coltrane, prit un instant pour peser la proposition.
— Pourquoi pas, iels passent quel film ce soir ?
— “Le procès de Bobigny”, un téléfilm de 2005... restauré !
Les yeux de Christine s’illuminèrent.
— Extra, je connais l’histoire, mais je n’ai jamais vu ce... “téléfilm”. Mes parents avaient un vieil écran, quand j’étais petite, dans les années 2120, juste avant que ce média ne disparaisse définitivement. C’est cool que les trucs tournés à l’époque de ce machin soient restaurés pour passer sur grand écran. Bon, écoute, je passe à la maison poser quelques trucs et je reviens ; ça te va ?
— Bien sûr, on est avec des keupinoses, là... et la séance ne commence qu’à vingt et une heures.
Christine, qui n’habitait pas très loin du cinéma Théophile Ferré, se pressa pour se remémorer cette femme.
Arrivée à son étage, sous les toits, elle se précipita sur un dico.
“Ah ! C’est ça... pour l’indépendance de la Tunisie, de l’Algérie, avocate du FLN notamment dans le procès de Djamila Boupacha, elle fait condamner un général et un ministre des armées pour forfaiture...”
Elle referme le vieux dico.
“Faut que je respire...”
Elle trembla d’émotions en allant se servir un verre d’eau fraîche au robinet.
“C’était vraiment des Cro-Magnon à cette époque... c’est dingue.”
Elle but et revient à son dico pour reprendre la lecture.
“...Elle s’oppose à la Guerre du Viêtnam... ah oui... bordel, quelle période de merde... Procès de Bobigny... bon, je passe, je vais voir le film tout à l’heure, je préfère garder mes neurones tranquilles.”
Elle réfléchit quelques instants en levant la tête vers le plafond.
“Quand même... quand j’y pense, quel caractère il fallait avoir, la persévérance de cette femme dans un monde de brutes épaisses, d’hommes incultes... bon, c’est vrai, y avait pas que ça ; mais quand même... c’est eux qui dominaient tout.”
Elle rouvrit le dico.
“...Procès d’Aix-en-Provence, Anne Tonglet et Araceli Castellano, victimes d’un viol collectif...”
— Ah oui ! cria-t-elle à haute voix avant de penser, “c’est dingue, à l’époque un viol n’était pas un crime, l’homme avait toujours raison !... ou presque, la femme était souvent prise à partie pour telle ou telle raison.”
Par automatisme, elle regarda l’heure à la vieille pendule, et s’aperçut qu’il est temps pour elle d’aller rejoindre son vieil ami France au cinéma.
“Merde... faut que j’y aille.”
Au moment où elle allait pour fermer le dico, elle retomba sur une phrase qui l’interpella, “Elle devient [Gisèle Halimi] l’une des principaux avocats du Front de libération nationale (FLN) algérien...”
Ça lui fouetta le cerveau, “l’une des principaux avocats...” et par un mécanisme étrange du cerveau, un souvenir lui revint ; celui de Margaret Cavendish.
14 février 2135, le petit village d’Ashcombe Green, dans l’Essex, est calme en ce petit matin brumeux. Christine était allée au marché à pied, pour se détendre. Elle s’était fâchée la veille contre un type “à l’ancien-ne”, qui l’air de rien l’alpaguait un peu trop. Ça lui avait fait une mauvaise nuit, et pour se remettre elle était donc allée faire quelques courses pour le collectif The Unruly[15] où elle s’était arrêtée depuis quelques mois. Elle y était depuis son départ d’un autre collectif,
en Allemagne, Die Unartigen[16] ; elle vivait comme ça, depuis 2122, d’un collectif à l’autre, pour comprendre, pour échanger avec elleux, essayant d’évoluer au mieux par ses rencontres.
C’est alors qu’elle caressait les œufs d’une fermière que celle-ci la reconnut.
— Christiane ?...
Elle était dans ses pensées et ce prénom dit à haute voix ne la fit pas réagir.
— ...Pardon, Christine ?
Cette fois, elle fixa la fermière dans les yeux, interrogative.
— Julia... c’est toi ?
Un sourire commun les rassembla.
— Oui... absolument, tu te rappel-les !... Pietraselva, il y a dix ans.
— Oui... mais que fais-tu ici ?
— Comme tu vois, je vends ce que les êtres que j’ai adoptés, me donnent en échange de mon humble aide.
Christine se souvint de Julia, certains la trouvaient extrémiste, parce qu’elle avait une conscience envers nos coexistants et d’autres qu’elle ne devrait pas “profiter” de ces mêmes êtres, d’autant qu’elle mangeait toujours des œufs.
Mais les temps, en dix ans, avaient évolués, désormais il était plus courant que l’on respecte l’autre tant que ce respect était partagé. C’était fragile, mais l’être humain a un passif si négatif qu’il fallait bien lui donner le temps de s’amender.
— Mais oui, je vois. Mais, toi... ici sur cette île, loin de ta Toscane.
Julia rougissait presque.
— Oui, ma grande, je me suis mise en trio avec un couple.
— Un couple ?
— Oui, des vieux octanteux[17], des artistes !
— C’est drôle, je t’imaginais plutôt te mettre en couple avec un nanar.
— Bah... c’est la vie. Mais toi ?
Christine levait les yeux au ciel... qui s’était éclairci.
— Oh, moi je bouge, ici un moment, là un autre. En ce moment, je suis au collectif, là-haut, sur la colline.
— Ah ! Le fameux Les Indociles !
— Oui.
— Tu fais quelque chose ce soir ?
— Nan, nan, rien de prévu.
— Alors si tu veux, ce soir, au village, il y a théâtre. Une pièce de la féministe Margaret Cavendish, The convent of pleasure[18].
— C’est pas vrai ? Je connais pas.
— Ben c’est l’occasion, d’autant que mes vieux octanteux y jouent.
*
Christine ne connaissait pas cette féministe, Margaret Cavendish. Une fois revenue au collectif, elle s’est installée sur la terrasse, devant l’an-cien hôtel abandonné qui sert de lieu à ce collectif anarcho-queer dans l’Essex ; assise dans un vieux fauteuil Voltaire, son dico entre les mains. Elle lisait et pensait.
“Née en 1623... eh bé... pas jeune. Une aristocrate... bah, pourquoi pas. Première femme admise à une réunion de la Royal Society et reçoit dans son salon des philosophes com-me Descartes... mouai, c’est toute une époque... elle est la première femme à se qualifier d’authoress... wooooaa !”
Une personne du collectif l’inter-rompt en s’approchant.
— Tu lis quoi, Christine ?
— Un dico, Michelle... tu connais Margaret Cavendish ?
— Oui bien sûr ; mais c’est étrange comme coïncidence... ce soir au village on joue sa pièce de théâtre, La maison des femmes libres.
— Oui, j’ai su ça. Tu viens la voir avec moi ?
*
De retour du théâtre du village, qui est en fait simplement installé dans une des granges du village, Michelle et Christine rient de bon cœur de cette pièce qui leur a fait tant de bien.
Christine commente sur le chemin.
— Évidemment, une communauté dans cette “maison”, dans laquelle cette noble femme qui est en opposition au mariage, vit avec d'autres femmes à l’abri des contraintes du patriarcat est une pure fiction à l’époque, mais qu’est-ce que ça fait du bien qu’une femme ait pu l’imaginer !
— Oui, à propos d’éducation des filles, ça me rappelle une vieille photo que j’ai gardée d’une pakistanaise, au début du XXIe siècle, Malala Yousafzai... tu connais ?
— Non.
(bientôt la suite)
[1] cf fr.wikipedia.org/wiki/Accord_du_participe_pass%C3%A9_en_fran%C3%A7ais.
[2] Ce pays est étrange, il fonctionne sur des principes qu’il bafoue chaque jour. On ne peut en vouloir à tous ses habitants, il y a tant de gens bien partout et tant d’êtres immondes, partout aussi. Mais, il faut le reconnaître, ce pays est celui qui glorifie la “force” et le “pouvoir”, nullement le “partage” et la “compréhension”, cependant aucun État sur terre ne le fait non plus, mais aux USA, “force et pouvoir” sont érigés en dogmes. NdA
[3] On notera ici que j’ai voulu mettre le genre choisi en premier et celui donné à la naissance en second. C’est un choix personnel.
[4] Chose étonnante, elle l’écrit en deux journées... juste avant de mourir à 37 ans.
[5] Le premier date de 1560. Mais on notera que ce doit être son oncle qui le publia.
[6] “Défense des droits des femmes”, publié pour la première fois en 1792.
[7] “Défense des droits des femmes”, publié pour la première fois en 1792.
[8] La reine Victoria a tellement imprégné son époque qu’on en vient à parler de “public victorien”. Elle meurt en 1901, après plus de 63 ans de règne.
[9] On lira sur wikipedia sa biographie avec intérêt.
[10] Ce dernier, dans son “Reflections on the Revolution in France” avait associé le beau à la faiblesse et à la féminité, et le sublime à la force et à la masculinité
[11] “ Pas de destin, mais ce que nous faisons de nous... ou pas” que l’on trouve encore chez Denis éditions, soit à prix libre dans la librairie, soit à petit prix sur le site.
[12] Non, c’est “L'Incrédulité de saint Thomas” que j’admire le plus.
[13] Oui... le film devrait sortir en 2030.
[14] C’est tout à fait fictif concernant cette actrice réelle, son nom n’est cité ici que parce qu’elle a incarnée Gisèle Halimi dans “Le procès de Bobigny”.
[15] Les Indociles.
[16] Les vilain-es.
[17] Ce terme désigne les “révolutionnaires” qui ont participés aux évènements des années 2080.
[18] Normalement traduit comme “Le couvent du plaisir”, mais qui peut être mal interprété en français, aussi je propose “La maison des femmes libres”.”