Des “micronouvelles” ; petites histoires du monde aux accents désabusés sur fond d’humour jaune ou noir.

EXTRAIT

“La routine des jours

Lui, ce qui le sidère le plus, en fin de compte, c’est qu’il puisse vivre sans autre projet, sans autre ambition apparente, que d’attendre la fin d’un jour et le commencement d’un autre, lequel n’aurait pour objet que de laisser la place, à son tour, au jour suivant, et ainsi de suite, un peu comme s’il lisait un livre sans grand intérêt et qu’il continuerait d’en tourner mécaniquement les pages, téléguidé par une sorte de réflexe ancestral, pavlovien et inconscient.”

ISBN 9782851220745

Imaginaire n°578
mercredi 6 décembre 2023
inspirée par
“Le monde englouti... en un seul repas”
de Thierry Roquet

Une fin tragique sur un théâtre vivant.

AU FEU !

Venise, dans le Cannaregio, le 28 novembre 1789. Il fait déjà nuit. Giancarlo di Marco, riche armateur vénitien, dîne avec Carla del Ponte, cantatrice réputée qui officie au Teatro Malibran.
Giancarlo a fait mettre les petits plats dans les grands pour l’occasion, ayant des vues sur cette femme à l’esprit alerte et féministe avant l’heure... influencée par les écrits de la française Olympe de Gouges.
— Alors ma chère, comment trouvez-vous ce met incomparable ?
Elle le regarde, un rien moqueuse.
— ...incomparable.
— Ne vous moquez pas... dites-moi.
— Vraiment ?... Un peu trop cuit peut-être.
— Vous trouvez ?
— Je ne vous scelle rien, cher ami.
— Je vais renvoyer mon cuisinier... ce français ne connaît pas son métier.
— Fabrice Lamont ?
— Non, celui-là a quitté mon service... en juillet dernier, pour cette révolte populacière.
Giancarlo a une moue dégoûté, son nez se plisse, tandis que Carla, acquise aux espoirs de la Révolution française, lui sourit mi-touchée, mi-moqueuse. Cet homme finance en grande partie le Malibran, elle est prise par son rôle ingrat. Cependant, elle n’est pas insensible aux charmes de l’aristocrate.
— Vous dépréciez ce mouvement populaire ?
— En fait, je me pose des questions.
— Ah ? fait-elle, cette fois intéressée par le questionnement de ce privilégié.
— Nous... enfin, je veux dire, ceux qui ont de quoi vivre sans trop d’efforts, et ici, dans notre République...
Elle l’interrompt.
— Vous parlez de “République” ? Venise n’est qu’un grand théâtre, à mon sens... et ce théâtre pourrait bien brûler ses derniers feux.
— Madame... je trouve que vos propos...
Giancarlo, agacé par les prétentions intellectuelles de cette femme, est interrompu par l’arrivée inopinée du “chef”.
— Monsieur est satisfait de mon ragoût de mouton ?
Le Maître des lieux, tourne une tête condescendante en fermant les yeux.
— Vous êtes renvoyé !
Étienne Largole, surpris par ce renvoi, hésite entre la colère et la soumission. Il a les poings crispés.
— Puis-je en savoir la raison, votre excellence ?
— Je n’ai point à me justifier auprès de mes employés... cher monsieur. Adieu !
Le cuisinier garde son calme, mais son cerveau bouillonne. “Je devrais le souffleter ce rustre” se dit-il.
Malgré tout, il repart, marchant à reculons, la tête obséquieusement baissée.

***

— Au feu ! Au feu !
Des cris effarés montent des cuisines. Le maître des lieux et son invitée se lèvent d’un coup.
— Comment cela ? dit-il en ouvrant la double porte du petit salon, oubliant la dame, qui derrière, se pâme.
Il court dans l’escalier, pris par la peur.
Déjà les flammes sont en train de dévorer le rez-de-chaussée.
Voyant une fenêtre à sa gauche, il se précipite pour l’ouvrir... attisant le feu.
Une flamme gigantesque vient alors le prendre, l’entourant d’un manteau brûlant. Un dernier cri sort de sa gorge, un cri effroyable.
— Venise brûle !
Son corps, telle une torche rugissante, s’abat sur le quai du Grand Canal.
La foule des badauds dans un état de stupeur, s’agglutine à bonne distance du brasier, tétanisée par le spectacle.
— Regardez ! cri un homme habillé en arlequin, une femme à la fenêtre !
En effet, Carla s’est relevée. Après avoir entendu, elle aussi, le cri de son hôte, elle a refermé la double porte et s’est précipitée à la fenêtre, son dernier recours.
— Au secours ! Au secours !
Un autre quidam, pointant du doigt le bâtiment adjacent, ne peut retenir un autre cri.
— Là ! Le feu se propage à ce bâtiment !
— Mais, c’est l’entrepôt d’huiles du marquis Fernando da Jacondi, braille un spectateur.
— Mon dieu, mon dieu... protégez-nous, se signe une femme en se mettant à genoux.
Mais fort heureusement, quelques personnes se sont emparées d’une lourde tenture qui décorait une maison proche. Ils se positionnent en deçà de la fenêtre, où Carla est en pleurs.
— Sautez madame, sautez !
Le visage de Carla s’illumine à la vue de ce tissu salvateur, et sans même réfléchir, saute les pieds en avant.
— Elle est sauvée ! dit en riant l’un de ses bienfaiteurs.
Quoique sous le choc d’avoir échappé à l’enfer, elle remet ses habits en ordre, comme l’aurait fait un acteur après une scène dangereuse.
Un homme s’approche d’elle, ayant retiré son grand manteau pour lui mettre sur les épaules.
— Vous croyez que Venise va brûler ?
Elle le regarde, un instant silencieuse ; couvre d’un œil le cadavre de l’armateur, avant de répondre, presque inaudible.
— C’est la fin d’un monde... en un seul repas.